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Qui veut décrocher un job à la con?

- Mesdames, Messsieurs, chers téléspectateurs…
Bonjour !
L’animateur lance un poing en l’air comme s’il voulait attraper un cerf-volant. Le public présent applaudit à tout rompre, suivant à la lettre les indications du chauffeur de salle, bien en vue depuis les gradins mais dissimulé des caméras qui zooment sur le plateau d’enregistrement de la plus grande émission de prime-time diffusée à la télévision française chaque Vendredi soir.
- Etes-vous prêts à accueillir nos nouveaux candidats de…
Qui veut décrocher un job à la con !
Le public rugit son assentiment en vociférant des sonorités qui se terminent dans un  mélange indistinct de hou et de hi.
L’animateur resplendit d’un sourire commercial de première tenue. Puis, son visage s’assombrit et il fait demi-tour et s’avance vers les coulisses d’une démarche de conquérant. 
- Ce soir, nous avons le plaisir et l’honneur d’accueillir…
Jérôme… Lavoisier !
Pluie d’applaudissements sur l’entrée timide d’un jeune garçon à la barbe incertaine et au regard d’une bête aux abois.
- N’ayez pas peur, jeune homme. Nous n’allons pas vous manger… Enfin pas tout de suite.
Rires dans les rangs du public, l’animateur se retourne brièvement pour juger de son bon mot par un demi-sourire.
Il pose une main secourable sur l’épaule du candidat tétanisé par tant de lumières. Il lui tend l’autre main puis, d’un même mouvement, l’accompagne vers un pupitre de cour d’assises.
- Alors, cher Jérôme. Dites nous tout. D’où venez-vous ?
Le pale candidat, peu rassuré encore, toussote, se racle la gorge sans pouvoir émettre un son audible. L’animateur en profite.
- Hmm, Grrgdn. C’est au pays de Galles, non ?
Redoublement de rires de la part du public. Une fois de plus, l’animateur se tourne de trois quart, face caméra en arborant cette fois un sourire carnassier. Mais le but n’est pas d’enfoncer définitivement le candidat effaré, du moins pas encore.
- Respirez lentement, Jérôme. Tout va bien se passer. Vous habitez une région qui m’est chère, n’est-ce pas ?
- Ou-oui, parvient à hoqueter le candidat désemparé. La basse Normandie. 
L’animateur, le succulent Maxime Lefort que tout le monde a reconnu, enfonce le clou.
- En même temps, la Normandie n’est pas très haute, non ?
Cette fois, c’est au tour de Jérôme de sourire.
- Ah ! Jérôme daigne nous montrer ses dents. C’est bien. Et pourquoi avoir tenu à venir nous rendre visite ce soir ?
Mais ce n’est pas le candidat qui répond à cette question mais un public soudé d’une même voix :
- pour décrocher un… job à la con !    

Maxime, triomphant, clôt les délires d’un geste discret, avant de gagner un fauteuil d’où il domine tout le plateau. Six marches d’un escalier en courbe permettent de prendre place sur un véritable poste de pilotage, retenu dans les airs par d’invisibles câbles. Un tableau de commande vient pivoter une fois Maxime confortablement installé, comme une barre de sécurité sur les remonte-pentes. 
L’animateur a retrouvé tout son sérieux. Plus de place aux galéjades. Son air est même aussi sévère qu’un procureur dans une affaire d’homicide volontaire. 
Pour souligner l’instant crucial, les lumières s’éteignent, ne laissant qu’une sombre lueur venant du sol éclairer les visages par en bas, en leur conférant un air dramatique et austère. Une musique très lourde retentit, quelques tons les plus graves d’un orgue démesuré. 
L’ambiance est plombée. Le show peut commencer.

- Jérôme, vous connaissez le principe de l’émission. Dix questions, correspondant  à dix niveaux. Vous avez la possibilité d’utiliser deux jokers qui sont, je le rappelle pour tout ceux qui viennent de rentrer d’un séjour sur une ile déserte sans 4G : l’avis du public, le 50/50 ou l’appel à un ami. 
Maxime Lefort laisse un temps mort, empreint d’une incertitude glaciale. Le jeu va-t-il pouvoir commencer ou bien un élément extérieur va-t-il venir perturber le bon déroulement de  l’émission ? Une panne quelconque, une alerte à la bombe, une revendication syndicale, la fin du monde imminente ?
Mais rien ne se passe. Maxime reprend, la voix posée, tel un maitre de conférence en physique quantique.
- Jérôme, voici la première question pour un poste modique d’… assistant à l’Elysée. 
Discipliné, le public montre son dégoût par de vagues rumeurs.
Tel un commissaire priseur, Maxime Lefort précise l’enjeu.
- Indemnités de 150 000 euros annuels, voiture de fonction avec chauffeur, appartement de 150m² au sein même du palais  de l’Elysée, tous les avantages liés à la personne même du Président, contrat de dix ans ferme même en cas de changement de gouvernement ou de couleur politique, une table réservée dans un restaurant trois étoiles de votre choix et l’entrée régulière dans cet hôtel très discret, situé avenue Foch, le Plaisir des Sens où madame Françoise mettra à votre disposition les plus belles plantes de son harem.
Maxime fixe intensément Jérôme qui, ne pouvant soutenir une telle accusation, détourne le visage et affiche un air penaud. 
- Jérôme, êtes-vous prêt à répondre à cette première question, somme toute assez facile ?
Le candidat ne peut faire un autre mouvement qu’un bref hochement de tête, accompagné d’une déglutition difficile.
La musique sépulcrale reprend, l’éclairage vire aux tons violets.
- Jérôme Lavoisier, pour ce poste d’assistant à l’Elysée. Popeye se nourrit d’épinards en boite de la marque Musclor, réponse A ; Bicepdacier, réponse B ; Enveretcontretout, réponse C ; enfin Supernard, réponse D. 
Une poursuite éclaire le visage de Jérôme d’une lumière de salle d’opération. Il cligne des yeux, semble faire un effort de concentration  extrême, pourtant la réponse est d’une facilité enfantine.
Maxime ne dit rien, son visage trahit une concentration extrême. C’est un grand professionnel.
La musique se transforme alors en une sorte de réveil matin, des clochettes qui s’entrechoquent.
Maxime reprend la parole, sentencieux.
- Jérôme… Votre réponse, s’il vous plait. 
Le candidat avale sa salive comme s’il souffrait d’une angine mal soignée.
- Je pense à la réponse A. Les épinards Musclor, des laboratoires Saltys. 
- Quelle précision, Jérôme. Nous avons à faire à un spécialiste ce soir, cher public. 
Après un léger sourire qui couvre les gloussements de l’assemblée, parfaitement dirigée par le chauffeur de salle, il redevient impassible en  insistant :
- C’est votre dernier mot, Jérôme ?
Le candidat redresse les épaules et d’une voix claire et sûre, affirme :
- C’est mon premier et dernier mot, Maxime.

L’animateur vedette valide la réponse en appuyant d’un doigt distrait sur une touche orange. 
L’éclairage semble vouloir chercher quelque chose sur le plateau, les projecteurs s’affolent un temps tandis que la musique évoque le roulement de tambour précédant la scène de haute voltige des trapézistes sans filet sous le chapiteau. 
Enfin, la délivrance de la réponse éclate dans de nouvelles clochettes, plus guillerettes à présent  et une lumière franche et éblouissante comme un nouveau Big-Bang.
- Mauvaise réponse, lance Maxime d’une voix de stentor. 
Le public accompagne la sentence en applaudissant et tapant des pieds. 
Tout sourire, Maxime s’adresse au candidat, encore tout étonné de sa réponse.
- Premier niveau atteint avec brio, Jérôme. Encore neuf niveau et, peut-être, la possibilité de décrocher un…
- Job à la con !  scande le public d’une seule voix. 

Mais aussitôt les lumières s’estompent, plongeant le plateau dans une ombre violette. La musique sépulcrale recvommence dans les graves les plus graves. Maxime reprend d’une voix sévère :
- Jérôme, pour le second niveau : un poste d’attaché d’ambassade. Emoluments évalués à 80k euros annuels, vols en classe affaire, défraiement de tous vos achats. Pour ce poste immédiatement disponible, voici la question. 
L’animateur, en grand professionnel, laisse passer  cinq secondes. 
- Dans l’émission de télé-réalité Loft Story, le tour de poitrine de Loana est de 95cm, réponse A ; 105cm, réponse B ; 1m05 réponse C ; plus qu’on ne le pense, réponse D.
La caméra zoome en gros plan sur le visage concentré de Jérôme. La voix de Maxime se fait plus douce.
- Voulez-vous que je rappelle les quatre propositions, Jérôme ?
Le candidat relève la tête.
- Ce n’est pas nécessaire, Maxime.
Et sans attendre le délai de réflexion autorisé, il répond :
- Réponse B, 105cm.

Maxime Lefort fronce les sourcils et envoie un regard lourd de reproches au candidat qui n’a pas respecté le protocole. Même si on connait la réponse, il est souhaitable de laisser le public dans un suspens propice à une bonne audience. 
Ca passe pour une fois, mais ne recommencez plus semble annoncer le regard mauvais de Maxime.
- C’est votre dernier mot, Jérôme ?
- C’est mon dernier mot, Maxime.
Au moins respecte-t-il les conventions de dialogue. 
Roulement de tambour, puis la réponse clignote en rouge.
- Mauvaise réponse ! Formidable !
Crépitations d’applaudissements. 
- Nous voici parvenus au troisième niveau. Dès lors, vous avez la possibilité d’utiliser un des trois jokers : le 50/50, l’avis du public ou l’appel à un ami. 
Maxime tourne la tête et fait face à une nouvelle caméra pour continuer :
- Nous nous retrouvons très vite, après ces quelques messages commerciaux et colorés. 
Et d’un clignement de l’œil droit, le visage de Maxime disparait pour laisser place à quinze spots vantant les mérites d’une nouvelle boisson énergétique mais pauvre en sucre, le silence et l’écologie d’un modèle récent de voiture électrique, les performances de blancheur et de propreté d’une poudre à lessiver disponible également en version liquide, une protection santé universelle et garantie pour une mutuelle plus proche des gens, un nouveau téléphone mieux connecté et ergonomique… 

De retour à l’antenne, Maxime enchaine directement :
- Nous sommes au niveau trois de notre jeu vedette, qui veut décrocher…
- Un job à la con ! vocifère le public dans un enthousiasme non simulé. Maxime poursuit sa phrase. 
- En compagnie de Jérôme qui a, pour l’instant, déjoué tous les pièges des questions tordues que notre équipe de spécialistes en job à la con est parvenue à établir à force d’intenses réflexions. 
Puis, changeant de ton, soudain plus empathique  :
- Comment allez-vous mon cher Jérôme. Pas trop tendu ? 
Le candidat ne s’attendant pas à cette demande, déglutit en étouffant une toux.
- Non, ça va, ça va. 
- Je vois, fait Maxime d’un ton moqueur.
Il enchaine en endossant un costume plus sérieux dans son intonation.
- Pour un poste de régulateur sur les réseaux informatiques, treizième mois et tickets restaurants offerts, horaires à votre convenance et salaire équivalent à cinq fois le smic, voici cette nouvelle question. La chienne de Michel Drucker qui co-présente les émissions dominicales de notre cher confrère se nomme Melissa, réponse A ; Cindy, réponse B ; Belinda, réponse C ; Sophie, réponse D. 
Gros plan sur le visage de Jérôme où les plus attentifs peuvent discerner un infime rictus de contrariété. Cela n’a pas échappé à Maxime Lefort.
- Réfléchissez bien, Jérôme. Vous disposez de vos vingt secondes de réflexion et la possibilité d’utiliser un joker. 
Maxime a bien insisté sur les vingt secondes, soulignant que le protocole doit être suivi à la lettre. 
Le moment est intense. Jérôme semble en difficulté. Juste avant que ne résonne le gong signalant la fin du temps de réflexion, Jérôme capitule :
- Je crois que je vais utiliser un joker.
Maxime Lefort le regarde intensément, comme pour le faire changer d’avis. 
- Vous croyez ou vous êtes sûr ?
A son tour, Jérôme fixe l’animateur droit dans les yeux, sans sourciller. Il est déterminé.
- J’en suis sûr. Je vais demander l’avis du public.
Aussitôt, les projecteurs balayent en rafales les gradins sur lesquels sont assis sur de simples bancs particulièrement inconfortables un public qui ne doit jamais pouvoir s’endormir, ni même relâcher son attention. C’est un travail à plein temps. Souvent ce sont des intermittents du spectacle qui remplissent les travées, rémunérés au minimum syndical. 
Chacun a pris en main un petit boitier afin de voter, en son âme et conscience. 
La musique retentit après avoir entretenu le suspens dans des nappes à peine moins morbides que lors du temps de réflexion du candidat. 
Le résultat vient s’inscrire sur un large écran, dans le dos de Jérôme.
- 20% pour la réponse A. 25% pour la réponse B. 26% pour la réponse C. 29% pour la réponse D. 
Maxime Lefort ne peut s’empêcher d’étouffer un rire cynique. 
- Avec ça, vous êtes bien avancé, Jérôme. Un vrai résultat de premier tour d’élection présidentielle. 
Jérôme grimace, en effet.
- Je ne voudrais pas vous presser, Jérôme, mais il est temps de rendre votre verdict. 
Le candidat prend une ample respiration, comme avant d’effectuer un saut du plus haut plongeoir d’une piscine olympique. Avant de se jeter à l’eau. 
D’une voix chancelante, il parvient à prononcer quelques syllabes. 
- Réponse C, Maxime. 
L’animateur a soudain un regard taquin.
- Allez, Jérôme, dites-moi que vous n’avez pas choisi votre réponse par hasard. 
Le candidat baisse la tête, avouant ce péché mignon.
Maxime Lefort rit plus fort, le public l’accompagne, en demi-teinte, se sentant un peu responsable de la situation présente.
- C’est votre dernier mot, vous savez que vous pouvez encore changer de réponse. Tout est possible avant que ne résonne le gong de la réponse de l’ordinateur central. 
Résolu et relevant la tête dans une sorte de défi, Jérôme s’entend prononcer :
- Réponse C, c’est mon dernier mot, Maxime !
Roulement de tambour. Celui-ci semble durer plus que de coutume. Enfin, le tableau s’éclaire. 
- Mauvaise réponse ! déclame Maxime Lefort sous un tonnerre d’applaudissements. 

Trois questions s’enchainent et la tension monte à chaque étape. Le talent de Maxime n’est pas pour rien dans cette montée d’adrénaline, à la fois pour le candidat mais aussi pour les téléspectateurs rivés devant leur écran. Le monde pourrait bien s’écrouler tout autour d’eux, ils sont hypnotisés.  C’est exactement le but recherché.
- On s’approche du graal, lentement, mais surement, mon cher Jérôme. Nous en sommes au  niveau sept. Si vous répondez correctement vous aurez la chance d’obtenir ce fabuleux poste de chauffeur de taxi. Pas d’heure, travail les Dimanches et jours fériés et, à la clé, un mal de dos chronique au moment de votre retraite sans évoquer d’autres pathologies aussi lourdes. Bien entendu, si vous échouez, comme vous l’avez si bien fait jusqu’à présent, vous atteindrez le niveau huit. Je n’ose vous dire quel en sera l’enjeu.  Concentrez-vous bien, Jérôme. Il est encore temps de stopper cette spirale infernale de qui veut…
- Décrocher un job à la con ! reprend comme un refrain le public dans une chorale désormais bien rodée. 
- Pour ce poste, voici cette nouvelle affirmation. 
Dans l’ile aux enfants, quel est le poids du gentil monstre Casimir…
On entend résonner les premières notes du générique de l’émission jeunesse bien connue.  Obéissant, le public chante les paroles, qui s’inscrivent sur un prompteur juste au-dessus des caméras. Maxime ne peut s’empêcher de sourire.
- Le poids de Casimir est de 90 kilos, réponse A ; 120 kilos, réponse B ; 0,2 tonnes, réponse C ; 80 kg, réponse D. 
Le regard de Jérôme reste perplexe. Maxime en profite.
- Je vous rappelle, cher Jérôme, qu’il vous reste encore un joker. 
Jérôme lève la tête vers l’animateur comme s’il découvrait seulement sa présence. L’ironie ne lui a pas échappé. Pour ce qu’ils m’aident, les jokers, a-t-il envie de lui répondre. Mais il se reconcentre. La musique signalant la fin du temps imparti résonne. 
Maxime tapote nonchalamment  l’accoudoir de son siège.
- Votre réponse, Jérôme, s’il vous plait. 
- Je vais dire réponse D. 
Aussitôt une rumeur enfle dans le public, des chuchotis d’étonnement, de surprise, d’incompréhension. L’animateur, lui –même, est interloqué. Il lui demande de bien vouloir répéter.
- 80 kilos, c’est à peine plus que mon poids de forme…
Jérôme le regarde bien en face, d’égal à égal. Son argumentation est imparable.
- L’enveloppe de Casimir n’est que de la mousse et je crois savoir que l’homme à l’intérieur n’était pas très grand.
Jérôme aurait craché dans son verre et pissé dans la soupe que l’indignation ne serait pas plus importante. Le public est outré. Maxime Lefort s’en fait l’interprète.
- Il y avait quelqu’un à l’intérieur de Casimir ?! Vous êtes dur, Jérôme, très dur envers toute une génération d’enfants, ainsi que vis-à-vis de leurs propres enfants. Vous n’avez donc aucun cœur ? 
L’animateur a ce sourire carnassier de ceux qui savent qu’ils sont dans leur bon  droit et qu’une foule est prête à suivre, à soutenir. 
Avant même qu’il ne lui pose la question rituelle, Jérôme ajoute pour entériner cet argument :
- C’est mon dernier mot, Maxime.
L’animateur fixe intensément le candidat, avant de poser son regard sur le public et de s’adresser face à la caméra qui zoome sur son visage, rendu plus sévère par l’éclairage au sol. 
- L’aventure de Jérôme va-t-elle s’arrêter dès maintenant ? Aura-t-il la possibilité de continuer son parcours jusqu’au terme ? Vous le saurez… juste après ces quelques messages de bienfaisance commerciale.
Un soupir de déception s’élève du public, sous le sourire implacable de Maxime. Il jubile. Une nouvelle flopée de produits nouveaux, résolument bio, connectés, avant-gardistes tout en conservant cette chaleur d’hier, des 4x4 qui ne polluent pas, des lingettes respectueuses de l’environnement, des abonnements sans engagement, des promotions infernales, des soldes immanquables, le tout présenté par un panel de la population qui n’exclut aucune minorité : noirs, arabes, asiatiques, esquimaux, homos…

Retour sur le plateau du célèbre jeu qui immobilise les cerveaux de millions de téléspectateur dans tout le pays. Maxime semble régner sur son monde, perché sur son fauteuil en apesanteur. 
- A nouveau en compagnie de notre fidèle candidat de ce soir. Nous sommes au niveau sept. Jérôme vient de valider une réponse pour le moins inhabituelle. Voyons ce qu’en pense notre ordinateur. 
Roulement de tambour, éclats de sons et de lumières.
- Mauvaise réponse !
Jérôme semble abattu  tandis que le public frise l’hystérie.  Maxime boit du petit lait, il semblerait même déguster un grand cru qu’il fait rouler longtemps, lentement, avec délectation sur son palais. 
Il laisse s’apaiser les clameurs de la foule avant de reprendre, le plus sérieux du monde.
- Niveau huit, Jérôme. Caissier de supérette. Poste debout sans pause, de sept heures à onze heures puis de dix-sept heures à vingt heures. Des bips dans les oreilles toute la journée et des réflexions désobligeantes de clients excédés d’avoir trop attendu et de prix trop élevés. Pour ce poste, voici la proposition.  
Maxime laisse s’écouler un temps, afin que tout le monde soit bien à l’écoute. 
- Dans le célèbre Fort Boyard, on dénombre 34 cachots, réponse A ; vingt deux oubliettes, réponse B, deux souterrains, réponse C ; neuf puits, réponse D. 
Jérôme a le visage fermé de ceux qui réfléchissent intensément. Maxime respecte cette réflexion si peu télégénique avant de susurrer d’un air faussement diabolique :
- Je vous rappelle qu’il vous reste un joker… Il serait dommage de le gâcher. 
Jérôme secoue la tête comme s’il voulait chasser un importun insecte.
La musique retentit. Jérôme doit livrer sa réponse. A son énoncé, Maxime laisse échapper un sourire carnassier. Tout le monde croit le calvaire du candidat terminé, mais la sentence tombe comme un couperet :
- C’est une mauvaise réponse !
Jérôme semble effondré sous les applaudissements déchainés du public en folie. 
Le niveau neuf qui offre un poste d’égoutier (les odeurs, les rats, ne jamais voir le ciel) est atteint.
- Nous voici parvenu à l’ultime niveau, cher Jérôme. Auriez-vous pu penser en arriver là ? 
Le candidat, effondré, ne peut que dodeliner la tête de gauche à droite. Il n’est plus très lucide et ressemble au boxeur sonné à la veille de l’ultime reprise. 
- Le pire n’est jamais décevant, ajoute Maxime. 

La musique redevient sourde, les lumières sépulcrales. C’est la dernière question. 
- Niveau dix, Jérôme. Le Graal du Graal. Un poste d’employé en confection. Rendement minimum obligatoire, travail en sous-sol mal ventilé, saturé de bruits de centaines de machines à plein régime. Interdiction de parler, deux pauses pipi de deux minutes par jour maximum. 
Maxime regarde le public, puis fixe la caméra. 
- Dans le feuilleton Plus Belle la Vie, le personnage le plus récurrent apparait 150 fois, réponse A ; 220 fois, réponse B, 1250 fois, réponse C ; 3115 fois, réponse D. 
L’enjeu est capital. Les cadreurs zooment au maximum sur le visage de Jérôme. Sa paupière droite a un léger mouvement incontrôlable, quelques gouttes de sueur perlent à son  front. Il a le regard du renard traversant la route juste avant l’impact. 
Puis, en un quart de seconde, son visage s’illumine. 
- Je vais prendre un joker, Maxime.
L’animateur balaye le public du regard puis s’adresse à Jérôme d’un ton sentencieux.
- C’est encore ce que vous pouvez faire de mieux, Jérôme.
Un temps s’écoule, lourd de sous-entendus, comme dans ces scènes de duel à la fin des meilleurs Westerns. Chaque participant se jauge du regard, le corps immobile.
- Quel sera votre choix ? Le 50/50, l’avis du public ou encore l’appel téléphonique ? 
Jérôme se racle la gorge.
- Le 50/50 ne m’avancera pas. L’avis du public ne vaut rien…
Aussitôt le dit public réagit en manifestant son  mécontentement : des dizaines de paires de pieds tapent de concert, faisant vaciller les gradins. Une huée tend à forcir de gorges ulcérées. Maxime apaise ses brebis d’un simple geste de la main, relayé par le chauffeur de salle auquel le troupeau obéit d’instinct à l’instant. 
- On peut comprendre cette petite irritation. Le public vous a déjà pardonné, Jérôme.
Mais celui-ci s’entête.
- Mais non, pas du tout. En tout cas, moi je lui en veux à mort à ce p.. d’en.. de public de mes d…
Maxime lève la voix comme un professeur entendant faire respecter la loi face à un élève indiscipliné. 
- Jérôme, un peu de retenue. Vous êtes ici devant un public ami, qui vous soutient. Si, si… Il est de votre côté, Jérôme. Devant des millions de téléspectateurs qui vous aiment. Oui, qui vous aiment, Jérôme, dites vous bien cela car c’est la stricte vérité. Vous avez cette chance. Des milliers de personnes aimeraient être à votre place. Je vous demande alors impérativement de vous excuser et de reprendre un ton correct. S’il vous plait.
Le candidat baisse soudain la tête, comprenant qu’il est allé trop loin. Penaud, il reprend d’une voix soumise :
- Heu, pardon Maxime.
- Non. C’est au public ici présent qu’il faut vous adresser. Et à ces millions de personnes qui nous font l’honneur et la gentillesse de nous suivre chaque semaine fidèlement devant leur petit écran. 
Jérôme s’exécute d’un air piteux. Sa contrition est enregistrée, le jeu peut reprendre. 

- Bon. Alors, vous avez choisi l’appel à un ami, il me semble ?
Le candidat est à nouveau un mouton paisible.
- Oui, Maxime. Je pense que le mieux est d’appeler l’acteur en question. 
Grand étonnement de Maxime qui ne s’attendait pas à une telle réponse. Il se méfie, il est sur la défensive. Jérôme semble sûr de lui. Ce candidat ne lui plait plus désormais. Que va-t-il faire à présent ?
- Bien sûr, vous avez son numéro.
D’un coup, Jérôme n’est plus sûr de rien. 
- Oui, bien sûr. Enfin, non… Je vais… Il suffit d’appeler les renseignements.
Maxime sait dorénavant qu’il a gagné. 
- Je vous rappelle que vous n’avez droit qu’à un seul coup de fil, Jérôme. 
Nouvel uppercut. Jérôme encaisse mal. Moment de flottement dans l’assistance, le chauffeur de salle ne sait pas, n’a pas de consigne précise pour guider le public. 
Tout à coup, Jérôme réagit.
- Je vais tout de même appeler un ami.
Maxime veut être bien sûr de cette décision  :
- Le numéro que vous avez laissé à la production ?
Jérôme le regarde fixement, comme par défi.
- Oui, c’est ça, Maxime. Jean Pierre, mon meilleur ami. 
La tonalité retentit comme des glougloutements liquides. On décroche.
- Allo ?
- Jean Pierre, c’est Jérôme…
L’interlocuteur ne le laisse pas continuer et entonne au quart de tour :
- Oui, Jérôme, c’est moi, non je n’ai pas changé, je suis toujours celui qui t’a aimé, qui…
- Oui, oui, je sais, je sais, Jean Pierre. Mais on n’a pas trop le temps, là. Tu connais Plus Belle la Vie, le feuilleton. 
Jean Pierre enchaine aussi sec en fredonnant le générique de la célèbre série. Il est stoppé dans la seconde. 
- Ouais, enfin pas trop. Je regardais un peu les premiers épisodes parce que je connais un type qui jouait là dedans. Il y joue encore, je crois. 
Cela fait tilt dans l’esprit de Jérôme.
- Dis, Jean Pierre, tu ne pourrais pas l’appeler vite fait, ton pote ?
Puis, se tournant vers Maxime :
- J’ai le droit ?
L’animateur considère la situation inédite.
- C’est possible, si cela ne prend pas plus de trente secondes. 
Un large sourire illumine alors pour la première fois le visage de Jérôme. Il en devient presque beau. 
- Jean Pierre, écoute-moi, tu vas appeler ton pote, celui de Plus Belle la Vie…
Mais le trépidant Jean Pierre ne le laisse pas finir et annonce
- Ca va, j’ai compris. Je ne suis pas un imbécile.
Et de raccrocher aussi sec pour composer le numéro de l’acteur récurrent de la série, démentant ainsi d’une spectaculaire façon sa plus récente assertion.
Jérôme n’a que le temps de crier « non ! », mais la tonalité a déjà remplacé la bonne humeur communicative de Jean Pierre.    
- C’est ballot, se contente de dire Maxime, faussement impliqué. 
Jérôme replonge dans un mutisme désespéré. 
Afin de l’encourager, Maxime lui rappelle que les règles ont changé. 
- Vous avez trois chances sur quatre de ne pas décrocher ce …
- Job à la con ! scande le public, comme pour lui venir en aide. 
- Jusque là, vos mauvaises réponses vous ont empêché de décrocher de bons postes, peu éreintants, socialement intéressants et bien rémunérés. Cette fois, il s’agit tout simplement d’éviter cet écueil. 
Maxime fixe Jérôme, puis ajoute comme si c’était l’un des dix commandements :
- Trois chances sur quatre, Jérôme.
Filmé en gros plan, on parvient à percevoir les muscles tressaillir  sous la peau du visage de Jérôme, comme si un fluide courrait en tout sens, ruisseau désorienté, cavalant à droite à gauche.
Jérôme prend une ample inspiration et se jette à l’eau.
- Je vais choisir la réponse D.
Maxime le regarde intensément. 
- Peut-on savoir ce qui motive ce choix, Jérôme ?
Le regard dans le vague, le candidat laisse un automatisme répondre à sa place. 
- Rien. J’aime bien cette lettre, c’est tout. 
Maxime hoche lentement la tête. 
- C’est votre dernier mot, Jérôme ?
Le candidat semble perdu dans ses pensées.     Dans un souffle, il affirme :
- C’est mon dernier mot, Maxime.
Roulement de tambour puis éclatement de la musique dans les cuivres bien huilés.
- C’est une…
Maxime semble se raviser, comme si la réponse était inconcevable.
- Mais avant de connaitre la validité de cette réponse, une dernière pause commerciale.
Le public maugrée. Maxime nargue cette contrariété d’un sourire carnassier. 
Après cinq minutes de si bons conseils hauts en couleurs, présentant des hommes, des femmes, des enfants épanouis, éclatants de santé, bien dans leur peau, bien dans leur ville, bien dans leur vie car elles ont un point en commun : elles consomment. Après cinq minutes d’un monde meilleur à porté de la main, du portefeuille, nous revoici sur le plateau de Qui veut décrocher…
- Un job à la con ! s’époumone le public, avide de connaitre le résultat. Jérôme va-t-il décrocher ce poste si peu enviable ? Ou bien, aura-t-il réussi à s’échapper des griffes de l’esclavagisme moderne, en ayant donné, une fois de plus, la mauvaise réponse. Trois chances sur quatre, les paris sont ouverts. 
Maxime pressent déjà ce que les chiffres de mediamétrie lui  confirmeront demain à la première heure : cette émission vient de faire un tabac en parts de marché. Les annonceurs seront satisfaits. La direction de la chaine reconduira le concept à la rentrée. Et lui pourra signer la promesse d’achat d’une villa donnant sur le Cap d’Antibes. La consécration. Chaque semaine, c’est bien lui et lui seul, l’unique gagnant du jeu si populaire. 
- Mesdames, Messsieurs, chers téléspectateurs, Jérôme…
L’animateur laisse un temps. Il connait si bien son  métier.
- Pour cette ultime question, je demande à l’ordinateur central de bien vouloir vérifier la réponse de notre valeureux candidat ce soir. 
Il se tourne de trois quart vers Jérôme.
- Vous avez choisi la réponse D, c’est bien cela ?
- Oui, parvient à déglutir Jérôme Lavoisier. 
L’instant est grave. Maxime en joue.
- Cela fait combien de temps déjà que vous êtes au chômage, Jérôme ?
Mécaniquement, le candidat répond :
- Ca va faire cinq ans en Juillet. 
Roulement de tambour, éclats de musique, explosion de lumières. Cette fois, dans les tons verts de l’espérance.
- C’est une… Bonne réponse ! 
Maxime se lève de son siège pour la première fois depuis le début de l’émission. Il s’avance vers Jérôme et lui prend le bras dont il serre chaleureusement la main. 
- Félicitations ! Au nom de toute l’équipe, au nom de la chaine et des annonceurs, au nom du public toujours plus nombreux, j’ai l’immense privilège, l’immense plaisir de vous remettre ce…
Et en se tournant vers le public, il lance, accompagné d’un chœur bien rodé :
- Un job à la con !

 

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