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L'herbe à vadrouille

 

 

 

 Dans la vallée, il y avait une jeune et, ma foi, assez jolie bergère. Elle n’avait pas de nom, tous et chacun la nommaient « la bergère » car elle était la seule des trois villages blottis au creux de la combe à garder son troupeau de moutons. Les habitants la saluaient d’un geste discret, parfois d’un simple hochement de tête, plus rarement accompagné de quelques paroles, juste un mot; on est avare de discussion par ici. On la voyait, été comme hiver, arpenter les prés et les pâtures aux alentours du hameau s’étalant autour du clocher de l’église, tout comme son troupeau l’entourait, elle.
Un jour, les moutons durent garder l’étable. La bergère, peut-être pour la première fois de sa vie eut le loisir d’aller se balader par les sentiers et les chemins, les bois proches puis la grande forêt, les collines et les chaumes. Elle enveloppa un morceau de fromage dans un torchon à carreaux, découpa une belle tranche de pain et, son baluchon sur l’épaule, parti avant l’aube.
Affranchie de son rôle de gardienne, elle put alors admirer le paysage se distinguant parmi les brumes matinales, poser son regard sur mille choses dont elle n’avait pas la liberté d’examiner lorsque son attention était toute entière portée sur ses brebis. Elle contempla la forêt où les arbres se tortillaient dans d’étranges postures ou bien étaient droit comme des flèches, senti la mousse s’enfoncer sous ses pas délicats, se tordit le cou à examiner les branches étalant leur parapluie au-dessus de sa tête. Elle caressa les écorces tantôt rugueuses comme un chemin de cailloux ou aussi lisses qu’une pierre polie. Elle huma l’odeur puissante de la résine chauffée aux premiers rayons du soleil hésitant. Elle avançait se laissant porter par la seule volonté de ses pas. Elle n’avait aucun itinéraire prévu. Elle vagabondait, elle errait parmi la beauté que seule la nature peut engendrer et embellir de ses hasards et coïncidences.
Le soleil commençait à décliner lorsqu’elle se rendit compte qu’elle devait rentrer; elle était allée bien plus loin que tous les chemins qu’elle connaissait, au-delà des pâturages auparavant arpentés. A mesure que le soleil plongeait vers sa couche occidentale, elle se rendait compte qu’elle ne savait plus où elle se trouvait. Lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était déjà passée à cet endroit où deux pierres surmontées d’un arbuste sec semblaient former un beau chevreuil (elle pensa un moment être face au grand cervidé), elle se dit qu’elle était perdue. Elle ne se rappelait plus quelle direction elle avait prise la première fois qu’elle était passé en ce lieu. Pas inquiète, elle prit un chemin qu’elle indiqua d’un amas de cailloux. Bien entendu, elle se retrouva très vite à cet endroit où le chevreuil de pierre n’avait pas bougé une oreille. Nullement affolée, elle savait qu’il lui fallait partir dans la direction opposée à celle qu’elle avait indiqué par son petit tas de cailloux. Pour davantage de garantie, elle rassembla un petit monceau de galets surmonté cette fois d’une grosse pierre plate afin de ne pas le confondre avec l’indication de la première direction.
Elle parcouru bien plus de chemin, mais elle retomba à nouveau à ce croisement où le chevreuil minéral et les deux tas de cailloux l’attendaient patiemment, semblant la narguer au-delà de toute loi physique. Commençant à sentir la panique la gagner, elle garda cependant son sang froid, ravala des larmes naissantes et prit cette fois l’ultime chemin qu’elle n’avait, jusque là, pas expérimenté. Ses pas heurtaient davantage les racines et les pierres saillantes. Sa démarche était plus hachée. Son souffle haletant. Son cœur se précipitait. L’angoisse finalement l’envahit tout entière lorsqu’elle retrouva les désormais chevreuil et tas de cailloux familiers.
Elle se laissa tomber sur un sol tapis d’aiguilles de sapin alors que la nuit enveloppait les alentours, que les troncs des arbres devenaient de périlleuses ombres, que les branches semblaient étendre leurs rameaux pour l’enserrer définitivement. Les bruits charmants et rassurants du jour firent place à des cris apeurés, des chuchotements d’effroi, des craquements lugubres parvenaient de la forêt entière. La petite bergère mouilla ses yeux de grosses larmes salées. Elle hoquetait en pensant à ses moutons, orphelins le lendemain de leur gardienne. Elle se remémorait toutes les belles choses qu’elle ne verrait plus et son chagrin s’amplifia.
C’est alors qu’un léger froissement attira son attention. Elle leva la tête, se retourna.
Devant elle, se tenait une fée, voletant de ses ailes diaphanes, provoquant un léger courant d’air embaumé d’un parfum de lilas. Elle brassait l’air frais de ses petits bras fins et d’une pâleur excessive. Elle dévisagea la jeune bergère plus stupéfaite qu’apeurée et lui proféra quelques paroles à peine audibles:
« Ne pleure pas, ma belle. Je suis la fée de la grande forêt et je suis là pour t’aider. »
La bergère écarquilla ses yeux trempés et ravala sa salive et sa honte de s’être perdue. Elle était hypnotisée par la lueur qui émanait du petit être fantastique qui voletait autour d’elle.
« Regarde l’ourlet de ta robe. »
La bergère examina le fond de sa robe déjà imbibée de la rosée du soir et remarqua juste un brin d’herbe qu’elle ne connaissait pas.
« C’est un brin d’herbe à vadrouille. Quiconque en porte sur lui, vagabonde sans cesse, ne pouvant retrouver son chemin. On raconte qu’un preux chevalier n’écoutant que sa bravoure et son courage essaya de rejoindre son château vaille que vaille. Il erra pendant des jours et des lunes. On dit même qu’il continuerait d’arpenter les monts et les vallons à la recherche de son improbable foyer. Sûr qu’avec pareille herbe à ses basques, il ne retrouvera pas de sitôt le chemin de sa demeure ».
La jeune bergère laissa deviner un léger sourire. Elle ôta le brin d’herbe. Remercia la gentille fée. Et encore toute engourdie davantage de cette extraordinaire rencontre que de sa longue marche, elle se mit à dévaler la colline d’un bon pas. Elle arriva plus vite qu’elle ne le pensait aux premières lueurs du village. Elle n’était en fait qu’en lisière du bois dans lequel elle allait cueillir des bolets à l’automne.
Encore toute étonnée de son aventure, elle se souvint des paroles de la prévenante fée:
« C’est un brin d’herbe à vadrouille. Quiconque en porte sur lui, vagabonde sans cesse, ne pouvant retrouver son chemin. »