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Topinambours

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Topinambours

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Raoul Plantar n’avait pas son pareil pour récolter les topinambours.

De sa main gauche, il empoignait fermement la tige à sa base puis imprimait un quart de tour au tubercule qu’il déterrait sans peine. A cette cadence, il parvenait à engranger près de cinq tonnes de légumes chaque jour. En moins d’une semaine, il avait ratissé tout son champ.

Bien malin celui qui aurait pu dire pourquoi Raoul cultivait cette plante à la saveur proche de l’artichaut sans ses nombreux déchets et à l’aspect d’une pomme de terre qui aurait été atteint de petite vérole. Peut-être cela lui demandait-il moins d’attention, étant donné que la partie comestible se trouvait dans la terre, à l’abri des vicissitudes météorologiques et de prédateurs rampant, volant et grignotant. A moins que les topinambours ne soient plus résistants face aux différentes maladies qui s’abattaient comme des fléaux sur les autres cultures, en particulier celles plus nobles mais aussi plus fragiles de la tomate ou du haricot vert. Ou encore pour la bonne et simple raison qu’on lui avait octroyé une quantité non négligeable de semence à bas prix. Personne ne pouvait imaginer, ne serait-ce qu’une seconde, que Raoul avait la passion des topinambours. Souvent il se relevait au milieu de son champ, une main plaquée sur les lombaires et scrutant cette mer de fleurs jaunes pareilles à des soleils éclatants. Sous des dehors d’ours mal léché, Raoul Plantar avait un cœur.

Raoul portait la même tenue été comme hiver. Au plus fort de la canicule comme les jours de gel mordant, il arborait la traditionnelle salopette vert bouteille et une paire de bottes bleues, certainement plus excentriques.

Raoul ne parlait pas. Ou très peu. Il y avait principalement deux raisons à cela. D’une part, il considérait qu’il n’avait pas grand-chose d’intéressant à raconter, ce qui peut paraitre subjectif et, d’un point de vue plus impartial, il vivait seul, excepté si la compagnie d’un chien taciturne dont la lignée restait mystérieuse et de quelques poules constitue une société que l’on peut envisager comme une compagnie digne d’un homme dans la force de l’âge.

Sa ferme était bâtie au bout d’un long chemin de graviers dont il colmatait de temps à autre les alvéoles qui ne tardaient jamais à parsemer le sol. Cet aspect des choses restait une énigme puisque aucun véhicule à moteur ne venait détériorer un chemin qui ne supportait pas non plus un quelconque tracteur. On l’a déjà mentionné, Raoul plantait, binait et récoltait ses topinambours à la seule force de ses bras. Personne n’aurait pu imaginer qu’une bestiole pas plus grande qu’une souris obèse puisse être à l’origine de ces nids de poule qui parsemaient les quelques centaines de mètres qui reliaient l’habitation de Raoul à la civilisation. En effet, notre homme bénéficiait d’un traitement de faveur de la part des taupes. Ces petits rongeurs avaient à proximité plusieurs hectares de tubercules auxquels ils auraient pu délecter leurs papilles et choisissaient un chemin défoncé pour terrain de jeux. Peut-être le goût prononcé du topinambour n’entrait pas dans leur idéal gastronomique? Préféraient-ils le gravier jaune que Raoul ratissait en toutes saisons afin d’égaliser au mieux toutes ses bosses qui apparaissaient aux côtés d’effondrements curieux.

D’aspect misérable, la fermette jouissait d’un intérieur tenu bien propre. Et cela était tout à son honneur car Raoul ne recevait jamais personne.

L’unique invité, le préposé aux postes, autrement dit le facteur ne venait que trois fois par an. Au début de l’été, il déposait l’imprimé que le trésor public ne manquait jamais ne faire parvenir à chaque citoyen majeur possédant un domicile dûment répertorié par le cadastre. A l’automne, le postier lui tendait deux factures. Celle de la compagnie générale électrique parce que Raoul était relié au réseau par douze piquets de bois qu’il avait coupé et planté lui-même. A la réflexion, ce n’était pas plus difficile que de planter ses topinambours. Juste une simple question de dimension. L’autre missive officielle émanait du centre de collecte des impôts qui lui signifiait que ses revenus étaient soumis à une contribution, certes modeste, mais que personne ne s’acquitte avec le sourire aux lèvres. 

Enfin, entre Noël et le jour de l’an, le préposé aux postes et télécommunications de France venait lui souhaiter une heureuse année à venir et empocher ses étrennes en échange d’un calendrier flambant neuf sur la couverture duquel s’ébattaient une demi douzaine de chatons ou une portée de chiots espiègles.

A cette occasion, comme aux deux précédentes, vu que Raoul ne possédait pas de boite aux lettres et que le facteur devait remettre en mains propres sa modique correspondance, il offrait au pourvoyeur du courrier un verre de vin rouge ou une tasse de café lorsque celui-ci considérait qu’un soupçon d’alcool nuirait à la poursuite de sa tournée. Il ne fallait pas croire que le préposé était d’une sobriété de chameau. Comme tout bon facteur, il connaissait tous les départements français par leur numéro et leur préfecture et surtout il savait compter. S’il devait accepter toutes les boissons à plus ou moins forte teneur en alcool que lui offraient spontanément ses clients, il irait rouler dans le premier fossé venu et ce n’était pas une solution raisonnable au vu de ses devoirs envers les citoyens d’une part et de l’administration des postes de l’autre. Ainsi, il refusait poliment ou feintait d’accepter une tasse de café en place d’un bon verre de vin rouge ou d’une anisette bien fraiche au cœur de l’été. Le facteur avait une conscience professionnelle.

De toutes les manières, qu’il vienne distribuer une lettre officielle ou un calendrier animalier, qu’il accepte un ballon de rouge ou un café bien serré, le postier ne se voyait entendre pas trois mots de la part de Raoul. Du coup, il s’adaptait et ne disait quasiment rien.

Lorsqu’il tendait la missive à Raoul, celui-ci, d’un mouvement de tête significatif, lui indiquait la table et le banc et attrapait la bouteille de rouge sans étiquette. Si l’invité ne pipait mot, il remplissait le verre à ras bord. Dans le cas d’une grimace et d‘un index agité en signe de dénégation, Raoul comprenait et attrapait la cafetière qu’il tenait au chaud sur un coin de la cuisinière à bois et versait le breuvage noir dans une tasse sans anse. Les deux hommes s’attablaient en silence. Lorsque le verre ou la tasse était vide, le postier se raclait la gorge, alors Raoul se levait et lui faisait un salut en portant trois doigts à sa tempe gauche. 

Raoul était un passionné de cinéma. C’était d’ailleurs sa seule distraction, bien qu’il n’ait jamais mis les pieds, devrait-on dire plutôt ses bottes bleues, dans une salle de cinéma.

En réalité, le monde cinématographique se divisait en deux pour Raoul. Il y avait, d’une part, les films avec Jean Gabin, qu’il vénérait sans distinction de qualité. Ainsi le Tatoué égalait  Quai des Brumes ou la Grande Illusion. Et puis tout le reste. C’est-à-dire des ramassis de saloperie selon sa propre expression. Dans le lot, il accordait des circonstances atténuantes aux films de Charlot et aux accents chantants des longs métrages de Pagnol, à la rigueur au rire de Fernandel.

Raoul avait une préférence pour les films en noir et blanc.  Et ce n’était pas par un goût prononcé de cinéphile accompli ou par un snobisme décalé. Simplement  Raoul possédait une télévision noir et blanc de 1961 et vouloir y regarder des films en couleurs serait donner de la confiture à des cochons.

Ce soir-là, la nuit était venue assez tôt puisque le brouillard n’avait pas quitté les landes et les champs de toute la journée. Donc ce soir-là, on frappa à la porte. Trois petits coups bien timides.

Raoul ouvrit.

Devant lui, le sosie de Virginie Ledoyen se tenait debout, frigorifiée, ses bras menus croisés et retenant ses épaules secouées de frissons. Mais cela n’émut pas le moins du monde notre homme, étant donné qu’une des coïncidences qui régissent parfois le monde voulait que la jolie actrice naquit le jour même où la seule et unique référence cinématographique de Raoul disparaissait, laissant à ses yeux un vide immense dans le paysage culturel français. Tout comme pour Virginie Ledoyen, il y eut un avant et un après le 15 novembre 1976 dans la vie de Raoul.

Le chien avait relevé la tête et tendu une oreille râpée, il huma l’air de sa truffe pelée. La nouvelle venue ne transportait aucune saucisse bien parfumée, pas le moindre boudin odorant ni quelques sucreries savoureuses. Donc, aucun intérêt. Il se recoucha, en levant toutefois une paupière. On ne sait jamais. 

- J’ai froid, dit-elle dans un murmure et en tremblant à nouveau des épaules.

Pour toute réponse, Raoul lui indiqua le banc devant la lourde table en chêne massif. La jeune fille s’assit. Raoul déposa alors une soupière remplie d’un breuvage épais à base de topinambours. En trois louches, il garnit l’assiette ébréchée jusqu’à raz bord et se servit de même. Il lampait sa soupe à grands coups de cuillères et eut fini bien avant que la demoiselle n’arriva à la moitié de son assiette. Sans plus de cérémonie, il débarrassa les couverts, son assiette vide et celle à moitié pleine de son invitée surprise puis il disparut dans un recoin de la pièce.

La jeune fille jetait des regards anxieux autour d’elle. Entrevue du dehors, la petite ferme ne laissait pas imaginer une telle propreté à l’intérieur. Pas un gramme de poussière sur les meubles et le vaisselier. Aucune trace de boue au sol. Des vitres impeccables et des rideaux propres. Une horloge frôlant le plafond égrenait ses secondes, toutes pareilles, dans un tic-tac qui la fit bailler.

Raoul refit surface, les bras chargés d’une épaisse couverture abricot et d’une paire de draps délicatement brodés. Il posa le tout sur une banquette que la jeune fille n’avait pas remarqué lors de son inspection des lieux. Elle faisait penser à ses bancs de moleskine grenat ou marron qu’on propose aux arrières trains des clients de brasseries parisiennes. Mais Raoul n’avait jamais mis les pieds dans de tels établissements, ni à Paris ni dans n’importe quelle autre ville du reste.

Il salua la jeune fille d’un hochement de tête, coupa la lumière et disparut pour de bon.

Laissée seule dans le noir, la jeune fille demeura immobile quelques instants. Juste le temps de faire le point. Le point sur sa vie. Tout compte fait, cela n’allait pas si mal. Elle avait connu pire et s’était juré de ne jamais repasser par là où elle était passée.

Se trouver en compagnie d’un ours plus ou moins bien léché, sacrément rustique mais apparemment honnête,  avare de paroles et d’attentions quoiqu’il aurait tout aussi bien pu la laisser dehors, un gars bourru et revêche mais dont le cœur palpitait quelque part, ce qui devenait assez rare se fit-elle la remarque,  bref tomber sur un gus pareil était finalement une chance.  Elle commençait à en avoir marre des beaux parleurs aux mains baladeuses, des tout gentils qui se révélaient de parfaits salopards, n’ayant qu’un seul but : qu’elle finisse dans leur lit, de préférence en tenue d’Eve. Ils ne rechignaient pas non plus à un contact plus serré en dehors d’un lit et tout habillés. Lui, au moins, ne la considérait pas comme une proie. Avait-il seulement remarqué qu’elle était une fille?

Cet atterrissage dans une fermette isolée, ne présentant pas les avantages d’une technologie moderne mais propre et nette n’était pas une si mauvaise chose.

Ses yeux s’habituèrent à l’obscurité. Un demi clair de lune traversait la petite fenêtre côté est et baignait un coin de la pièce d’une clarté sépulcrale, changeant les ombres de place, réveillant des monstres endormis au cœur de la nuit. La grande horloge était devenue un croquemitaine menaçant, le buffet renvoyait des reflets brillants grâce à ses fines vitres ornées de cartes postales cornées, un chevalet s’était transformé en gnome récalcitrant. La jeune fille frissonna mais ce n’était plus de froid. Avait-elle fui les mâchoires d’un bouledogue pour aller se jeter dans la gueule du loup?

A ces réflexions répondit le rassurant ronflement du chien, endormi quelque part dans la partie noyée d’ombre. Elle courut jusqu’à la banquette de moleskine, déplia d’un seul mouvement le drap et s’enroula dans la couverture.

Demain, le jour finirait bien par se lever. Il serait grand temps d’aviser, alors. Elle se laissa doucement envahir par le sommeil.

Et, cela n’étonnera personne, le lendemain vint.

Il faisait grand jour lorsqu’elle ouvrit ses deux yeux en même temps. La pièce était vide et toujours aussi ordonnée. Les ombres menaçantes d’hier soir avaient toutes disparues, redevenant un mobilier inoffensif et, somme toute, assez banal, presque rassurant d‘une certaine manière. Sur l’épaisse table en chêne massif, trônait un bol, assez large et profond pour qu’elle puisse s’en faire un joli casque colonial. Une casserole de café tenait au chaud sur un coin de la cuisinière à bois. C’était bien l’odeur âpre du breuvage qui l’avait réveillée. Nulle présence du chien. Ni de son maitre d’ailleurs. Elle s’avança vers la table et le gigantesque bol. Un torchon à carreaux rouges enveloppait une miche à peine entamée. Cela sentait bon le pain frais. Soudain, elle se sentit comme boucle d’or dans la maison des trois ours sauf qu’elle n’avait rien de l’héroïne des contes qu’on lui racontait le soir quand elle était gamine et qu’en guise de plantigrade, elle était sous le toit d’un vieil ours qui n’aurait certainement pas fait de mal à une mouche et de son fidèle toutou, à peine plus loquace que son maitre.

A la recherche d’un couteau pour tailler une belle tranche dans la miche, elle ouvrit un lourd tiroir. L’opinel de son hôte côtoyait une fleur séchée de topinambour qu’elle prit pour un tournesol et un carnet en cuir. Elle l’ouvrit. Il était rempli de formules mathématiques obscures.

Elle ne chercha pas à comprendre quel était le rapport entre un champion des maths et un cultivateur perdu au fond de sa cambrousse. Peut-être n’y en avait-il pas, de rapport? Ou bien allait-elle mettre les pieds dans une nouvelle fourmilière? Elle referma le tiroir, déjeuna rapidement et disparut de cette fermette étrange.

Elle se dirigea vers le village tout proche puisqu’on remarquait le sommet du clocher de l’église et quelques fumées s’élevant droit dans le ciel. Pas la moindre brise.

Une jeune fille à l’allure d’une comédienne bien connue, se déhanchant sur des hauts talons à chaque enjambée, portant une mini jupe rouge et un pull suffisamment court pour laisser son nombril à l’air ne passe et ne passera jamais inaperçue où que ce soit. Par voie de conséquence, son entrée dans un petit village où tout le monde se connait, se salue en demandant des nouvelles, attira l’attention de toute la population. En moins d’une heure, la nouvelle s’était répandue comme une coulée de lave.

Les premières réactions furent diverses.

C’est Philibert qui la vit le premier, si on exclut Raoul qui avait eu la primeur de sa visite la veille et l’immense honneur de lui offrir une hospitalité laconique.

Quiconque a vu le film Rain Man peut aisément sauter les quelques lignes suivantes. Il vous suffira simplement de fermer les yeux et imaginer la dégaine de Raymond (interprété par Dustin Hoffmann pour ceux qui ont la mémoire courte). Philibert n’avait pas d’âge. Sur sa carte d’identité qu’il brandissait spontanément à chaque nouvelle rencontre et lorsqu’il croisait les forces de l’ordre, ce qui revient à dire pour lui tout ce qui porte un uniforme : gendarme, facteur, infirmier ou encore employé communal (le gilet réfléchissant), était indiqué une date de naissance parce qu’on ne pouvait faire autrement. Mais il eut été impossible à celui qui n’avait pas connaissance des informations légales de l’administration de préciser, même à dix ans près, l’âge de Philibert.

Eternellement jeune d’une certaine façon, il l’était aussi et surtout dans sa tête. Son âge mental ne décollait pas. Il portait toujours une chemise à carreaux boutonnée jusqu’au col et s’agaçait à toujours fermer le dernier bouton qui lui serrait la glotte au-delà du raisonnable. Sa tête était toujours penchée sur son épaule gauche. Est-ce pour cela qu’il avançait à petits pas en ligne droite mais tout le corps en biais comme s’il luttait contre un vent venant de trois quart? Il achetait ses sous-vêtements uniquement dans le grand bazar situé dans la ville la plus proche. Comme toute sa personne, son regard ne vous regardait jamais franchement, toujours en oblique. Il ne franchissait en aucun cas un trottoir en posant le pied gauche en premier, faisait toujours trois fois le tour du tilleul situé sur la grand place et se bouchait fortement les oreilles lorsqu’une mobylette crissait dans l’air ou qu’un supersonique venait à fendre les cieux dans une rage venue de l’enfer.  A part ces petites manies, Philibert était un garçon (on ne peut clairement pas employer l’appellation de Monsieur que son âge autoriserait pourtant) gentil et calme. On le voyait avancer comme un crabe ou se tenir assis, l’air ailleurs, sur un des nombreux bancs dispersés dans toute la commune. Si on dénombrait pas moins de dix-huit sièges dans le village, on en trouvait aussi en bordure de la petite route qui le raccordait  à la nationale située plus bas, le long des chemins vicinaux et s’égrenant sur les sentiers et même en pleine nature. Il y avait de quoi se reposer au village et en dehors. Ici, on prenait le temps de vivre.

Monsieur le curé, qui avait troqué sa légendaire soutane contre un complet gris strict, modernité oblige, juste orné d’une croix en argent au revers de son veston et du très reconnaissable col blanc de l’ecclésiastique, se signa devant cette apparition du démon sous les frêles dehors d’une jeune fille à demi vêtue malgré la fraicheur du matin. Il fut imité par deux vieilles bigotes qui étaient ligotées dans leurs robes noires cousues jusqu’au menton.

Jeannot le charpentier et Bébert le charcutier, qui vaquaient à leurs occupations matinales, c’est-à-dire qu’ils sirotaient une bonne bière en terrasse de « Chez Marcel » émirent un léger sifflement devant le balancement des hanches de la demoiselle.

Ces deux là étaient toujours ensemble qu’à la fin on ne savait plus qui suivait l’autre. Une autre énigme était loin d’être résolue : Bébert passait la majeure partie de sa journée en dehors de sa charcuterie et on ne voyait jamais Jeannot sur un toit. Ils trainaient depuis si longtemps ensemble qu’ils avaient fini par se ressembler, à l’image de ces vieux couples qui possèdent les mêmes traits à force d’avoir partagé les mêmes peines et les mêmes joies toute leur vie. Jeannot et Bébert avaient le cheveu rare mais néanmoins tenace, le regard las et cependant encore empreint de curiosité, la lippe sèche mais gourmande, les oreilles fines et toutefois opérationnelles, le teint buriné et les joues creuses, la dégaine de ceux qui se laissent volontiers porter par la vie.

Plus fins connaisseurs, Monsieur Pascal et son complice Roger détaillèrent la nouvelle venue avec l’œil du spécialiste, se demandant déjà comment arriver à convaincre ce nouveau client potentiel. Tout le monde et chacun au village l’appelait Monsieur Pasacal, matin et soir, été comme hiver sans que personne ne  sache très bien si tel était son  prénom ou son patronyme. Il était banquier de son état mais avait abandonné la finance pour se lancer dans les assurances.

Vêtu de l’immanquable veston trois pièces toujours impeccable, à croire que sa garde robe ne renfermait que plusieurs exemplaires du même costume, il portait un sourire commercial qui aurait fait pâlir d’envie tous les vrp de France. Il vous abordait, la lèvre demi ouverte sur deux rangées de dents qui vous offraient ce sourire qu’ont souvent les curés, empli de compassion. Il s’enquérait de votre santé, comment alliez-vous, tout se passait-il comme on le souhaitait, étiez-vous heureux en ce bas monde. Fatalement, il tombait alors sur un os qu’il n’allait pas tarder à ronger tel un doberman affamé. Aviez-vous le malheur de parler de vos ennuis domestiques (cheminée qui reflue, mousse sur le toit, fenêtres disjointes, peinture écaillée, murs lézardés) que son sourire s’atténuait à peine, prenant un air triste et inquiet. Sa prévenance se muait en douloureuses prémonitions, étayées chiffres à l’appui. C’est là que Roger, son assistant intervenait. Il fouillait fébrilement dans sa sacoche de cuir et en extirpait, vainqueur, la page remplie de chiffres de la dernière étude sur les risques d’intoxication suite au dysfonctionnement d’une cheminée à bois, sous le regard inquisiteur de Monsieur Pascal dont les yeux affirmaient : je vous l’avait bien dit. A chaque désordre courant répondait une recherche faite par les plus éminents spécialistes de la question, chiffrée au centime près et que Roger ne manquait pas de brandir sous le regard satisfait de Monsieur Pascal. Sa mine était défaite comme si l’apocalypse vous menaçait le jour même. Tout son visage paraissait se lamenter, son air semblait vous plaindre, son sourire n’était plus altruiste mais empli de pitié, de regrets devant une telle situation qu’un visible manque de prévoyance avait laissé se gangrener. Il déplorait cette carence fatale. Immanquablement quelques minutes s’écoulaient sans qu’aucune parole ne fut prononcée. Honteux, le futur client baissait les yeux comme un garnement pris en faute. Monsieur Pascal prenait sa figure d’enterrement, Roger ne pipait mot la tête basse et vous restiez penaud, l’esprit assailli de remords. Ah si j’avais su!

Après vous avoir laissé mijoter suffisamment longtemps en proie avec votre conscience (le pire étant pour les pères de famille qui mettaient en jeu, outre leur incapacité à  prévoir les aléas de l’existence, une faille béante dans leur responsabilités envers leurs proches), il se raclait doucement la gorge, adoptait alors le regard qu’ont les naufragés lorsqu’ils aperçoivent un bout de terre à l’horizon et murmurait : il n’est peut-être pas trop tard.

Devant le regard penaud, piteux et confus du prochain client, Roger produisait un contrat flambant neuf en trois exemplaires. Monsieur Pascal avait l’air de vous faire une fleur en indiquant précisément sur ledit contrat que l’assurance serait opérationnelle dès aujourd’hui. Le nouveau client s’éloignait alors, soulagé, avec la peur au ventre de retrouver sa maison en flammes ou son épouse morte se disperser dans d’affreux maux d’estomac. Mais le pire était évité et Monsieur Pascal avait engrangé un nouveau client.

Madame Lafitte, qui se rendait à la mairie d’un bon pas pour officier en tant que secrétaire tous les jours de neuf heures trente à midi puis de quatorze heures quinze jusqu’à seize heures vingt cinq sauf le Dimanche bien entendu, se retourna deux fois.

Une première fois comme par réflexe, comme les jours où l’autobus de Brison-sur-Laval faisait demi-tour devant le monument aux morts et renvoyait un éclat de lumière depuis son rétroviseur gauche sur la joue droite de Madame Lafitte. Elle continua donc sa marche inébranlable pendant quatre pas, juste le temps de comprendre que l’éclat de ce matin n’était dû ni au soleil se reflétant dans un quelconque rétroviseur ni à quelque éclat de lumière qu’il soit. Cet embrasement était celui de l’ostensible lueur d’une jeune fille d’à peine vingt ans qui se croyait tout permis, y compris se pavaner en petite tenue sur la place d’un village respectable.

On ne pouvait pas reprocher à Madame Lafitte quelque obscurantisme que ce soit. Républicaine, elle l’était jusqu’au bout des ongles, défendant une laïcité sans ambages, étant de chaque manifestation pour le droit des citoyens à vivre en parfaite harmonie tout en respectant leurs différences, toujours la première à signer une pétition contre des lois injustes ou des situations abusives. Mais Madame Lafitte avait des principes. La morale n’est pas l’apanage des religieux ni des conservateurs. On peut être moderne et progressiste tout en gardant une éthique. C’est même préférable. Le combat pour plus de justice doit reposer sur de vraies valeurs, un socle qui permet de lutter contre l’oppression. Parmi ces valeurs, il y avait le respect d’autrui. Or, pour Madame Lafitte, porter une robe moulante jusqu’à mi-cuisse relevait d’une atteinte à la pudeur au même rang que tous ces hommes qui se soulagent dehors, à la vue de tous et chacun, état de fait que Madame Lafitte avait combattu en son temps et continuait de lutter. On ne pouvait non plus lui reprocher un antiféministe primaire. Pas à elle. Elle qui avait lutté pour le droit des femmes à disposer de leur corps. Pas d’en faire un objet d’excitation pour une libido masculine déjà encline à s’échauffer rapidement.

Dans le regard que porta Madame Lafitte sur la demoiselle ce matin-là, il y avait la même réprobation que devant une affiche publicitaire (parfum, produit cosmétique, voire yaourt) pensée et imaginée par des hommes pour des esprits névrosés, titillant des instincts de mâle dominant d’un autre âge et  mettant en scène non plus une femme mais un objet-femme dans tous ses clichés possibles et imaginables.

Gilbert, le facteur, jugea l’apparition avec tout le détachement dont il était capable tandis que Fernande, en sa qualité de commère en chef du village, se précipitait déjà pour informer toute la population qu’il allait se passer des choses peu communes d’ici peu.

La jeune fille entra dans le café « Chez Marcel ».  Jeannot et Bébert tendirent le cou à s’en décrocher les cervicales et abandonnèrent leurs breuvages en terrasse sous un prétexte quelconque pour entrer dans l’estaminet, à la suite de la demoiselle.

Contre toute attente, le tenancier ne se nommait absolument pas Marcel. C’était Alfonse Bagout  qui avait racheté ces quatre murs plus quelques tables et un véritable comptoir en zinc derrière lequel il semblait rivé nuit et jour. Et aussi tout ce que Marcel Pouillard, l’ancien propriétaire, n’avait pas réussi à éponger en trente cinq ans de carrière. Nous parlons ici de la cave, bien entendu.

Lorsque Alfonse avait repris les commandes du troquet, cela avait fait tout drôle aux habitués.

Le nouveau gérant ne buvait pas une seule goutte d’alcool et cela aurait dû mettre la puce à l’oreille des moins perspicaces. Quel changement! Au temps béni de Marcel Pouillard, pas une bouteille consommée par ses habituels clients sans que deux autres soient vidées par ce barman hors catégorie. A chaque verre servi, il s’en jetait une paire en travers du gosier. Il ne concevait pas de lever le coude une seule fois, comme ces accros au tabac qui allument une nouvelle cigarette avec le mégot de l’ancienne. Personne ne l’avait jamais vu sobre, le grand Marcel. Il titubait déjà au moment de l’ouverture et avait grand mal à décrocher les volets qui masquaient les trois petites fenêtres laissant entrer quelques rayons de soleil dans une salle intimiste. Ne parlons pas de la grille à soulever. Si bien que Marcel n’avait pas tardé à abandonner le rituel de la fermeture.  Il lançait un significatif  « allez, c’est tout pour aujourd’hui! » avant de s’effondrer sur la première chaise venue ou s’étaler dangereusement sur un coin du haut comptoir. Les derniers clients comprenaient qu’il ne leur serait plus servi aucun breuvage ce jour-là et s’en retournaient penauds en murmurant les plus grands éloges pour ce vieux Marcel.

Enfin vieux n’est pas, d’un point de vue strictement biologique, le terme exact puisque Marcel n’avait pas quarante huit ans lorsqu’il passa de vie à trépas. Mais l’action de l’alcool avait fait de lui un véritable alambic et un demi siècle pour un alambic, tout humain qu’il fut, c’est déjà pas si mal. On lui donnait aisément l’âge de la retraite.

Le café n’était donc jamais fermé. On ne prenait même plus le soin de refermer la porte vitrée, excepté les soirs d’hiver afin que le froid ne vienne pas entamer la couche d’alcool qui protégeait Marcel dans son sommeil.

S’il consommait tout autant que l’ensemble de ses clients, Marcel n’était pas pingre pour autant. De tournées offertes pour un oui ou pour un non, de verres gratis sur la bonne mine du client jusqu’aux petits coups partagés pour encourager la consommation, on ne se ruinait pas chez Marcel. Les clients non, mais Marcel surement. Principalement, sa ruine était sa propre consommation d’alcool. Pourtant cela ne l’empêchait pas d’arpenter son commerce d’un pas trainant, mettant un point d’honneur à venir servir jusqu’en terrasse, tenant les quatre verres entre ses dix doigts sans en faire tomber une goutte alors qu’il chancelait dangereusement. Il faut lui reconnaitre ces deux qualités qui font un bon barman. Il ne faisait jamais tomber une goutte du précieux breuvage commandé et ne refusait jamais de servir un verre passé l’heure réglementaire.

Marcel succomba donc un beau matin, comme on pouvait s’y attendre. La veille, il s’était laissé tomber sur la chaise la plus proche après son rituel « allez, c’est tout pour aujourd’hui ». Il avait donc passé la nuit en terrasse. Cela lui arrivait parfois à la belle saison. Or il se trouve qu’aucune âme charitable ne pensa à baisser le rideau qui protégeait du soleil au cœur de l’après midi mais qui l’aurait protégé du fin crachin qui l’arrosa cette nuit-là. Il était trempé jusqu’à l’os au petit matin et commença à tousser, lui qui n’avait jamais été malade de sa vie. Il aimait souvent à raconter que, depuis son installation au village, il avait vu passer trois médecins,  le premier  terrassé par une crise cardiaque, le second victime d’un accident de la route et le troisième atteint d’un méchant cancer tandis que lui n’avait fait l’objet d’aucune consultation.

Une brutale bronchite l’emporta en deux jours. La pureté de l’eau de pluie avait eu raison d’un corps imprégné d’un alcool qui conserve si bien les fruits de l’été.

Alfonse Bagout, c’était tout autre chose.

D’abord, personne ne l’avait vu une seule fois quitter son comptoir. Ceux qui désiraient s’installer à l’une des sept tables de la salle ou, mieux, en terrasse, devaient venir chercher eux-mêmes leurs consommations au bar. C’était comme ça et pas autrement. Les habitants d’ici n’étaient pas habitués à ce genre de self service. Les autres non plus, très certainement. Mais « Chez Marcel » était le seul café du village. Il fallait bien se faire une raison ou se résigner à la sobriété.

S’il avait conservé l’enseigne, ce n’est pas parce que Alfonse Bagout avait la nostalgie des temps passés ou bien qu’il désirait perpétuer le souvenir et la mémoire du sympathique Marcel.

Alfonse était pingre. Pour la même raison, il n’avait entrepris aucun travaux dans l’établissement, laissant tout en état, parfois pitoyable et d’une vétusté exotique.

De mémoire d’homme, on n’avait jamais constaté une largesse de sa part, si petite soit-elle. Les consommations n’étaient jamais offertes, même à crédit, et les doses calculées au millimètre.

Alfonse était aussi mesquin que Marcel était généreux.

L’époque où le café restait ouvert en toutes saisons et par tous les temps, le jour comme la nuit, était révolu. Alfonse Bagout avait même fait installer trois serrures supplémentaires et un rideau de fer qui courait tout le long de la façade. Si Alfonse était près de ses sous, il était plus encore d’un naturel méfiant. Il n’aurait jamais fait confiance à personne, même aux habitués qui venaient tous les jours écluser leur petit ballon de rouge ou descendre un ou deux pastis. Il avait un regard suspicieux que renforçait deux petits yeux de fouine. Alfonse ne plaisantait jamais. Il ne s’épanchait pas davantage. Une conversation avec lui au comptoir virait systématiquement au monologue du consommateur. Lui, un torchon blanc sur l’épaule, allait et venait derrière le bar et ne pipait mot.

Dans un sens, ça valait mieux ainsi. Car lorsqu’il s’abandonnait à quelques confidences, cela tournait toujours autour des mêmes sujets. On était gouvernés par des incapables doublés d’hypocrites escrocs aux dents longues qui dilapidaient nos impôts dans d’improbables et inutiles aides aux nécessiteux.

- Est-ce qu’on m’aide, moi? aimait-il à répéter. Selon sa philosophie, l’état prenait aux honnêtes gens leur argent durement gagné à la sueur de leur front pour le distribuer sans compter à tous les fainéants du pays et du monde entier, à commencer par les bamboulas.

En effet, Alfonse possédait un lexique singulier. Les africains n’étaient pas noirs mais se nommaient tous sans exception bamboulas, y compris les antillais, ce qui dénote quelques graves lacunes en matière de géographie. Les arabes n’étaient pas le moins du monde musulmans mais se rangeaient sans distinction aucune sous le terme charmant de bougnoules. Ainsi un Algérien, un Egyptien, un Syrien partageaient une certaine mondialisation dans l’esprit étroit d’Alfonse. Bien entendu, leurs descendants, même s’ils n’avaient jamais quitté le sol français se voyaient désignés de la même façon. Parfois Alfonse  se permettait une variante. Le terme très élégant était remplacé par un Mohammed prononcé avec dégoût, la bouche en cul de poule ou encore de melon mais on voyait tout de suite à la façon qu‘il avait de vomir ce pourtant délicieux nom qu‘il ne s‘agissait pas du fruit juteux et sucré qui enchante les belles soirées d‘été autour d‘une table et attire son lot d‘insectes bourdonnants et venimeux. Tous les ressortissants des pays de l’Est, de la baltique jusqu’aux Carpates se rangeaient sous le terme Polaks. C’étaient, bien entendu, tous des ivrognes bolchéviques, oubliant au passage que l’Union Soviétique n’existait plus depuis plus de vingt ans. Mais, tout comme la géographie, l’histoire n’était pas son fort à Alfonse.  Le pourtour de la Méditerranée regorgeait de métèques, les iles britanniques étaient peuplées de rosbifs, l’Allemagne était la patrie des boches, au nord de Bruxelles commençait l’empire des bataves, la péninsule italienne voyait pulluler les macaronis, toute l’Asie, Japon compris, grouillait de chinetoques, l’Amérique du sud était infestée de Zapata et les noirs vivants aux Etats-Unis avaient le privilège de se voir traités de négros.

On l’a bien compris, Alfonse brillait davantage par sa méchanceté gratuite, teintée d’un vieux fond de racisme que par son intelligence.

 

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