naturaphoto

le Petit Caillou


Il marchait sur un large chemin de terre laissant apparaître de jolis petits cailloux. Quelques nuages tapissaient un ciel inondé de lumière lui donnant son relief et sa profondeur. Deux haies de mûriers bordaient le chemin serpentant tantôt au milieu des prés, tantôt longeant la lisière d’une majestueuse forêt aux tons allant du vert bouteille à la nuance qu’ont parfois les lacs de montagne.
Son esprit était libéré de toute contrainte par une marche soutenue. Ses pensées trouvaient leur chemin, bien loin de l’itinéraire suivi par ses pas. 
Un petit caillou attira soudain son attention, distrait de la contemplation des nuées blanches évoluant dans le ciel, piqua son intérêt alors en vagabondage. 
D’un beau gris bleuté simplement traversé par une ligne blanche tel un coup de pinceau donné par une main invisible à l’origine des temps. Ses arêtes étaient polies par des années de passage de semelles, seul un éclat lui donnait du caractère, une personnalité de caillou. 
Il s’agenouilla, contempla le minéral comme l’on détaille une façade d’église du XII° siècle. Il senti d’emblée un grand soulagement intérieur, du plus profond de lui-même montait un apaisement longtemps oublié, un calme régénérant inonda tout son être. Il sentait le sang dans ses veines propulsé par à coups, sa respiration se fit lente comme au début d’un repos ardemment souhaité.
Toute son attention était dirigée vers ce minuscule morceau de granit. Il se pencha, tendit sa main gauche, déploya ses doigts autour de l’objet maintenant tant désiré. Ses doigts pouvaient sentir la douceur du minéral, sa chaleur de pierre et cette petite aspérité qui brisait une harmonie autrement trop molle, lui rendant une sauvagerie issue de la violence du magma d’où il venait. Cette cassure lui chatouilla l’index. Il su à cet instant précis qu’il apprivoiserait  ce morceau d’éternité venu du fond des âges. 

Il tire d’abord doucement, puis plus fermement. 
Le caillou ne bouge pas. 
Il se recule, observe l’objet de ses désirs comme on juge un adversaire avant la lutte. Il place ses doigts différemment et essaye une traction plus importante. 
Le caillou reste en place. 
La frustration échauffe son esprit, le sang dans ses veines circule plus rapidement, pulsé par un cœur nourri d’un ressentiment naissant.
Il essaye d’autres prises sous de nouveaux angles, se relève, s’éponge machinalement le front où apparaît quelques perles de sueur. Il fouille dans la poche gauche de son pantalon, en ressort un petit couteau multi-usage qu’il déplie par défi. 
De la pointe en acier chromé il dégage un fossé autour du caillou. Cette minuscule douve improvisée lui permet d’enfoncer le canif afin de s’en servir comme d’un levier. 
Le caillou reste immobile telle une statue façonnée par des millions d’année de vents, de pluies, agressé de toutes parts, pourtant restant droit et fier.
Encore quelques essais de ses doigts, quelques tentatives à l’aide du couteau qui fini par abdiquer, la lame brisée. 
Il se relève, jette un regard chargé de mépris au frêle petit caillou, et retourne à grandes enjambées.
Il est aussitôt de retour, un crochet à la main. Il s’applique à dégager davantage le pourtour du caillou, le déloger de son écrin. Ponctué d’essais à la main qui, à défaut de remuer le minéral, finissent de lui abîmer ses doigts, écorchés, râpés, meurtris davantage qu’après une ascension des grandes Jorasses. Il laboure les alentours à l’aide du crochet formant maintenant un fossé où le pied peut s’enfoncer. Il n’hésite pas à entreprendre de déloger le caillou du bout de ses chaussures sans meilleur succès. Dépité, donnant un coup sur l’innocent roc de la semelle de son talon qui n’a pour résultat qu’une douleur à la plante de son pied et la confirmation éclatante de son échec, de son impuissance, de sa faiblesse. 
Humilié, vaincu, outragé, il laisse le crochet et s’en retourne une nouvelle fois.
Lorsqu’il réapparaît, il porte une large pioche sur son épaule droite.
Le pas assuré, déterminé, il s’avance vers le petit caillou; Christophe Colomb fendant l’atlantique à la recherche d’improbables Indes, à la rencontre de son destin, tout simplement.
Crachant dans ses mains puis empoignant fermement le manche de la pioche, il donne de grands coups dans le sol soulevant une poussière grise et envoyant des éclats de pierre à la ronde. Très vite, le petit caillou est entouré d’une tranchée lui apportant une  importance inédite, une ampleur toute nouvelle. Au fur et à mesure que le trou s’élargit, le petit caillou s’agrandit. Sa partie visible n’est plus que le chapeau d’un plus gros rocher tirant sur le noir mais toujours strié de veines blanches seulement salies par la terre qui le protège. 
A l’aide de la pane de sa pioche, il essaye de dégager le petit rocher. 
Sans succès. Juste l’ a-t-il à peine remué  comme une molaire de vieillard.
Dépité, rageant, il s’en retourne après avoir sauvagement jeté la pioche dans le fossé.
Quand il revient, c’est assis derrière les manettes d’un engin trépidant, agité de secousses de toutes parts et rejetant une large fumée grisâtre et un ronronnement poussif agrémenté de petites explosions disparates. Il stoppe l’engin grotesque devant le caillou, érigé telle une statue grecque devant un visiteur du colisée.
Il reste debout un instant face au caillou, jugeant un adversaire trop vite sous estimé, attendant une réaction, une communication qui ne viendra pas. 
Juché sur son engin pétaradant, asphyxiant la grande majorité des insectes voletant autour de la scène tels des badauds curieux, il manipule différentes commandes et la pelle automatique creuse autour du petit rocher, obéissant sagement à la volonté de son maitre.
 Il ne compte plus les heures acharné, obstiné à dégager le petit caillou de son robuste écrin terreux. Les jours et les nuits se succèdent sans manger ni même se reposer. Lorsque le carburant vient à manquer, l’engin cesse de polluer et un silence d’église s’installe. Le cœur de la nuit ne laisse d’autre clarté que le scintillement des étoiles lointaines, un parfum d’infini. Le rocher n’est baigné que de la lumière jaunâtre de phares maculés de poussière lui donnant un aspect menaçant, ses arêtes tranchantes jouant avec l’ombre de la nuit. Le petit caillou dépasse maintenant de plusieurs mètres l’engin de pelletage semblant ainsi ridicule, un jouet devant une bâtisse. 
Il essaye à nouveau de pousser l’immense rocher, qui ne frémit pas. Submergé de fureur, il donne des coups de pied dans la terre fraîchement remuée, soulevant une poussière noire se mêlant aux ténèbres à peine éclairées d’une lueur déclinante au fur et à mesure que la batterie de l’engin se décharge. Le sommeil enveloppe de ses gants de velours le corps et l’esprit de l’archéologue en herbe…

Le soleil au zénith aplanit tout relief excepté l’arrogante masse du petit caillou devenu une petite montagne de schiste et de granit. Il trône dans un trou gigantesque creusé par la volonté, l’entêtement, la persévérance, l’opiniâtreté, en un mot la folie et la démence d’un esprit obstiné et fier. 
Il revient tenant à bout de bras une petite caisse de planches mal clouées comme on offrirait un présent. Il la jette plus qu’il  ne la pose à terre. Sous le choc, les planches se disloques laissant s’échapper quelques bâtons de dynamite. 
Dégoulinant de sueur, les yeux hagards, le regard fixé sur l’énorme rocher, d’un geste vif, il tire de sa poche de pantalon une boite d’allumettes et s’emploie aussitôt à enterrer les explosifs autour du caillou. Sa chemise sale pend au-dessus d’un pantalon déchiré, maculé de boue, de terre séchée. Des mèches de cheveux lui tombent sur son front, ses yeux, recouvrent ses oreilles. Il les remet en place d’un geste las et pourtant autoritaire, ce qui ajoute davantage de saleté sans pour autant maintenir les mèches rebelles dans une position voulue par la bienséance et par un soucis d’esthétique. 
Très vite, les explosions retentissent, violentes, dispersant des myriades de poussière lourde, de terre chargée d’eau, de millions de minuscules cailloux. De larges minutes sont nécessaires à un éclaircissement  de l’atmosphère. Le soleil transperce de ses ardents rayons la quantité phénoménale de poussière soulevée, retombant aux amples alentours telle une pluie minérale, recouvrant les abords d’une couche de terre ébène.
Il se relève, époussette quelques grains de terre sur ses épaules, en quelques pas il est devant le gigantesque menhir qu’il toise de sa base à son sommet d’un air de défit. La scène rappelle deux combattants qui, à l’issue d’un match serré, âpre, incertain, se feraient face, attendant le jugement , la désignation du vainqueur. 
Il s’approche jusqu’à toucher le rocher du bout de la pulpe de ses doigts. Toute rage, toute colère évacuée, disparue, envolées avec des millions de mètres cubes de terre, il pousse l’immense pierre… qui cède, elle vacille sur son socle, il n’a plus qu’à le soulever et l’emmener chez lui. 
Le soulever ? Le caillou bouge, libre d’être enlevé, mais son poids le condamne à rester cloué au sol. 
Une nouvelle fois dépité, ses épaules s’affaissent, son regard retrouve un vide abyssal, une résignation fugitive traverse ses yeux, puis, tel un ressort qui soudain se détend, une énergie nouvelle l’emporte à grandes enjambées.
De retour, poussant une brouette dernier modèle avec freins hydrauliques, direction assistée ainsi que d’autres gadgets tout à fait inutiles mais rassurants.
Il entreprend de faire basculer le rocher sur la caisse de l’engin… qui n’est bientôt plus qu’une crêpe informe sous le poids du minéral accompagné du bruit caractéristique de la coquille de noix que l’on écrase.
Une lueur de défi s’allume dans ses yeux et sa fierté l’emporte à nouveau avant de revenir quelques instants plus tard au volant d’un camion flambant neuf avec freins hydrauliques assistés électroniquement, direction assistée munies d’une correction de trajectoire, ordinateur de bord, Gps, vitres teintées, fauteuils en cuir, benne basculante, gonflage automatique des pneumatiques selon la charge transportée ainsi que quantité de gadgets parfaitement inutiles mais tellement rassurants !
Une pichenette suffit à faire à nouveau basculer l’immense monolithe sur la benne en acier. L’engin accuse le chargement par différents grincements de tôle, ses pneus augmentent automatiquement leur pression. Pendant deux secondes le pari semble gagné. Le sourire de satisfaction à peine esquissé, son contentement s’efface et un air de dépit l’enveloppe lorsque un à un les pneus éclatent sous l’effet de la pression infernale exercée, que les parois d’acier se tordent et que l’ensemble ne finisse en une sorte d’œuvre artistique aplanie, aux formes étranges tantôt insolites, tantôt loufoques.
De retour à nouveau, accompagné d’un air décidé, volontaire et intransigeant ainsi qu’une grue colossale munie d’une poulie dernier modèle, de freins radicalement hydrauliques, d’une direction totalement assistée, d’un siège du meilleur cuir, bref tout le superflu nécessaire. 
Il installe de larges lanières de cuir renforcées de fils métalliques tels un gigantesque baudrier autour du rocher immobile. Remonte dans la petite cabine de l’engin gigantesque et, actionnant diverses manettes, poussant d’innombrables boutons, commence à soulever le caillou empreint d’une sérénité exemplaire. Les poulies émettent quelques grincements, tout le mécanisme agit comme un haltérophile tentant de battre le record du monde. Les rouages de l’engin gémissent, puis, imperceptiblement d’abord, le minéral est soulevé de son socle. 
Un léger sourire de satisfaction retrouvée se dessine sur ses lèvres tandis qu’il actionne plus fermement un levier situé à sa gauche. 
Le caillou tourbillonne en l’air, se sentant pour la toute première fois de son existence l’âme d’une plume, évoluant parmi les lointains volatiles qu’il n’osait jamais côtoyer de si près. Le minéral sent des courants menés par un vent tiède lui effleurer ses arêtes tranchantes, parcourir ses tonnes de matière inerte à en être d’une certaine façon grisé par ces nouvelles sensations.  
Un immense soulagement accompagne les gestes précis du conducteur de l’engin de fer et d’acier rejetant une fumée noircie par tant de tension, ainsi que la respiration de l’athlète se charge davantage de vapeur d’eau au cours de l’effort, ajoutant en guise de transpiration un mince filet d’huile s’échappant de la carcasse bruyante de son moteur.
Puis tout s’accélère. Un grincement plus appuyé, un gémissement plus grave de la structure métallique et, d’un seul coup, l’armature de la grue cède, cassant net, laissant retomber l’imposant rocher dans sa niche et par effet de rebond, envoyant la cabine de pilotage à quelques dizaines de mètres. 
S’extirpant difficilement de l’amas d’acier et de verre brisé, fulminant, pestant, agité comme un parieur du Pmu, il s’en retourne, invectivant la terre entière.
Quand il revient, c’est à la tête d’une armada qui impressionne même les fleurs. L’ombre du dispositif efface la lueur et la chaleur du soleil sur plusieurs hectares de prés aux alentours du caillou, fièrement posé, éternellement solidaire de cette terre qui l’a vu naître, qui d’une certaine manière est sa mère porteuse.
Un hélicoptère ressemblant davantage à un engin spatial, modèle spécialement conçu pour soulever des masses dépassant l’entendement, équipé des dernières avancées technologiques de la Nasa, de freins puissants, d’une direction on ne peut plus assistée, d’un siège en velours de cuir, d’airbags et d’un parachute en fil de soie, un nouvelle fois tout le superflu absolument nécessaire.
D’épais câbles pendent des entrailles de ce volatile géant, enserrant l’immense rocher pris dans un étau de fer et d’acier. 
Les manettes de l’appareil volant poussées au maximum, les liens tendus à la limite de leurs capacité, le soulèvement commence. A nouveau, le caillou ressent l’air lui chatouiller tous ses angles. Il pend majestueusement, enivré par l’altitude relative qu’il atteint en quelques minutes. Une jubilation partagée par son découvreur, les traits de son visage détendus et fatigués à la fois comme après un marathon couru les pieds enchaînés à de lourds boulets.
Le rocher colossal déposé devant son habitation la rend encore plus minuscule qu’elle lui apparaissait. Impossible de faire entrer l’immense caillou à l’intérieur. 
Un nouveau travail d’Hercule. Aussitôt, pierres, planches, poutres, carrelages divers, tuiles et ardoises, pots de peinture, ciment, un vrai chantier s’installe devant l’ex petit caillou, ravi de cette nouvelle distraction, de ce spectacle inattendu.
La demeure est reconstruite autour du rocher… 
Donnant plein sud, la porte d’entrée s’ouvre sur une vaste pièce, sans le moindre vestibule. Au sol, de grandes plaques de marbre allant d’un rosé pur aux teintes prune les plus soyeuses. De grandes baies vitrées illuminent l’immense pièce tapissée de boiseries travaillées telles des tableaux de maître. Le plafond semble se confondre avec le firmament, on distingue juste les larges poutres soutenant le toit flirtant avec les nuages.  Au milieu de cette unique pièce, délicatement posé sur un socle en or massif  orné de pierres précieuses, trône le petit caillou qu’une multitude de spots illuminent le soir venu, l’habillant comme pour participer à une soirée donnée par la reine d’Angleterre.
En détournant le regard, et en fixant attentivement un coin du lointain plafond, on peut apercevoir un petit réduit situé juste sous le toit, traversé d’une poutre au diamètre indécent. Allongé sur le minuscule lit prenant toute la place de cette chambre lilliputienne, il contemple l’objet de tous ses désirs…