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je pense... donc j'écris

 

27 Novembre - Un autre Monde (du travail)

Régulièrement l’épineuse  question du chômage hante les médias, empêche les politiques de (bien) dormir et semble être la menace la plus sérieuse qui pèse sur la tête des citoyens.

En France, les « sans emploi » représentent moins de 9% de la population. Or, selon une étude anglaise datant d’il y a quinze ans, seulement 12% des « chanceux » ayant un emploi se disent satisfaits de celui-ci. Quasiment 90% des travailleurs sont donc mal dans leur travail, n’ont pas envie de se lever le matin pour aller au turbin qu’ils n’ont, la plupart du temps, pas choisis et qu’ils subissent entre remontrances, engueulades, stress et course effrénée au profit.

Il serait donc plus logique de s’attaquer à ce problème,  quotidien de 25 millions de français avant d’y envoyer, à grand renfort de stages et formations, ceux qui n’ont pas encore la « chance » d’être mal dans leur travail.

Je ne reviens pas sur l’étymologie du mot travail (instrument de torture au moyen-âge) que j’ai déjà développé dans un billet antérieur. Je souhaiterais simplement que l’on s’inspire de la situation d’avant la division du travail. Mais comment faire pour épanouir les travailleurs dans leur entreprise ?

L’obsession des syndicalistes porte essentiellement sur les salaires. Augmentons, augmentons ! Pourquoi pas. Seulement, les entreprises, qui ne sont pas nées d’hier, répercuterons une hausse obligatoire sur leur prix de revient. Résultat : les prix s’envoleront. Un cercle vicieux. D’autant qu’une inflation n’est jamais bonne pour l’économie en général et ce sont les moins chanceux qui   en subissent  les conséquences.

Dans le film « en guerre », Vincent Lindon incarne un syndicaliste qui se bat pour que son entreprise, largement bénéficiaire, revienne sur son plan de licenciement. Il y a cette scène, surréaliste, de la confrontation entre le représentant du syndicat et le grand patron (qui a enfin daigné s’asseoir à la table des négociations). Chacun propose un discours cohérent. Lindon parlant de vies humaines brisées, de respect, de dignité. Et le big boss, suivant une logique d’entreprise, parle de rentabilité, de marchés, de concurrence.

Ils ont tous les deux raison. D’où l’impossibilité de se comprendre. Cela tourne en rond. Inutilité de la négociation, du combat.

Parlons des salaires.

Demandez-vous en premier lieu non pas ce que vous coûtez à votre entreprise (votre bulletin de paie), mais ce que vous lui rapportez (la richesse que vous générez).

En général, le rapport est de un à quinze, souvent un à vingt, parfois de un à trente. Ainsi, pour un salaire mensuel de mille euros, vous générez 20 000 euros de revenus à votre entreprise.

Parlons maintenant du prix coutant. Avant de m’intéresser à ce concept, je pensais naïvement qu’un objet acheté par un magasin 10 euros était revendu 10 euros au client. Prix coutant. Non. En réalité, le prix coutant est le prix qui prend en compte tous les frais : salaires, loyers, assurances, énergie, vol et casse, entretient des machines, retour sur investissement, parfois même on inclut l’investissement à venir. Le prix coutant exclut simplement les bénéfices.

Mais dans quelle poche tombent-ils, ces fameux bénéfices, puisque TOUT est déjà compris dans le prix ?

Dans celle, bien large, des actionnaires.

Revenons à notre productivité, le fameux salaire que nous générons. Prenons l’exemple médian de 20 fois le salaire perçu. Je le divise en quatre.

Un quart pour l’employé (cela augmente tout de même cinq fois son salaire : bien mieux qu’aucune revendication syndicale !).

Un quart d’imposition (sans qu’il s’en aperçoive – puisque prélevé à la source - le salarié paiera au minimum deux à trois fois plus d’impôts qu’il ne le fait dans le système actuel : cela devrait ravire l’état qui se plaint souvent de caisses vides, on pourrait même envisager la suppression de l’impôt le plus inégal : la tva).

Un quart automatiquement réinvesti dans la propre entreprise du salarié et un dernier quart laissé libre à lui de l’investir soit dans son entreprise (soit la moitié généré par son travail) ou dans une autre structure à laquelle il veut donner un coup de pouce. La vraie participation.

Tout le monde est gagnant, au final.

Tout le monde, sauf les actionnaires.

Comment supporter qu’une entreprise rendue viable par le travail de ses employés appartienne à d’autres ? Le paysan cultive-t-il les terres qui ne lui appartiennent pas ? (cela dit, c’est déjà le cas, en particulier dans le domaine viticole). Il est donc normal qu’une entreprise, un magasin, un système de services, appartienne à ceux qui le font vivre (par le biais du réinvestissement de chacun).

De là, des méthodes de travail plus humaines découlent. En premier lieu, revenir à des structures plus petites. Préférer, par exemple,  mille parcelles d’un hectare, appartenant à mille paysans, ayant leur propre manière de cultiver qu’une méga ferme de mille hectares appartenant à un seul propriétaire (qui risque bien de ne pas être celui qui la cultive). Cela réduit la mécanisation et augmente la diversité ainsi que la productivité (moins de gaspillage).

Impliquer le producteur/le travailleur  dans ce qu’il fait.

Il a plusieurs manières de construire des tables.

La façon artisanale : le menuisier découpe les pièces de bois, les façonne, les imbrique, les vernit. Aucun geste n’est trop répété, les journées défilent sans se ressembler. Ce n’est pas ennuyeux. Au final, il peut être fier de que qu’il a réalisé. L’amour du travail bien fait est porté à son maximum : la table terminée sera sa propre publicité. Il lui faudra peut-être plus d’une journée pour réaliser une table.

La façon industrielle : une centaine de travailleurs vont exécuter une partie, toujours la même, monotone et ennuyeuse, générant souvent des pathologies en fin de carrière (à toujours effectuer le même mouvement, à être en contact avec des produits chimiques) et ne voyant jamais le produit fini. Chacun étant responsable d’une partie de la table et non de son entièreté. Soit dit en passant, c’est exactement le même principe que la déresponsabilisation de la machine d’extermination nazie : la hiérarchie interdit toute prise de conscience personnelle. Chacun exécute ce qu’il a faire, dûment planifié,  et ne se pose pas de question. Nous ne sommes plus que des rouages, des pièces interchangeables. Et cela génère le chômage de masse. Trouver quelqu’un capable de poncer un barreau de chaise, de découper un pan de merisier ou raboter une planche est facile. Trouver un bon ébéniste, plus ardu. Sans parler de la valeur ajoutée pour l’employé : il est plus noble de maitriser de beaux gestes que de se contenter de répéter machinalement des mouvements  basiques.

Du coup, le problème du départ en retraite ne se pose même plus. Lorsqu’on aime son travail, pourquoi vouloir arrêter ? La retraite ne concernerait alors que les tâches et les labeurs éprouvants physiquement.

Parce que, bien sûr, ce monde idyllique  où chaque employé aimerait son travail ne supprimerait pas les métiers salissants ou dégradants.

Personne ne veut ramasser les poubelles ? D’abord, plutôt que voir cela comme ramasser les déchets des autres -comme de nettoyer les chiottes - il vaudrait mieux envisager cela comme la possibilité offerte d’une seconde vie aux ordures.  Enfin, si personne ne veut faire la tournée des poubelles, pourquoi chacun ne le ferait-il pas, en laissant son sac d’immondices non pas sur son trottoir mais dans le centre de retraitement ? Nous ne faisons déjà.

Oui, un autre monde (du travail) est possible. Il suffit de s’en donner les moyens et surtout les idées.

 

 

20 Novembre - Après l'humanité

Tous les indicateurs semblent aller dans la même direction : nous sommes en train de vivre le début d’une nouvelle extinction majeure. Et nous en sommes pleinement responsables. Par nos actions sur l’environnement depuis un quart de millénaire, nous saccageons notre propre maison.

Nous avons réduit le nombre d’espèces vivantes ainsi que leur volume. Nous avons pillé les sols en les bombardant de pesticides et nitrates. Nous avons également  dépouillé le sous-sol pour nous gaver de cette énergie indispensable à notre confort. Nous avons déforesté au-delà de toute mesure, pollué plus que de raison, jusqu’à modifier durablement le climat lui-même.

Jusqu’à présent, les modes de vie concernant un milliard de personnes, ont profondément modifié la planète. Et nous sommes sept milliards. Ce crucial, mais si sensible, problème démographique ajoute à nos comportements prédateurs.

Il y a fort à parier que, même sans la collision avec un astéroïde dans un proche avenir, la vie risque d’être sérieusement remise en question à la surface de la Grande Bleue.

Il n’y pas de quoi rire. Les mammifères, dont nous faisons partie je le rappelle, sont en première ligne dans le cas où les ressources viendraient à manquer.

Notre adaptabilité (par exemple, nous sommes omnivores, ce qui devrait, à priori, nous éviter les pires famines) ne pourra pas grand-chose quand les éléments vont se déchainer : climat instable, montée du niveau des océans, appauvrissement des sols, perte de la biodiversité, restriction de sources d’énergie, disparition de l’eau potable…

Le chaos nous guette. Pourrons-nous y faire face ? Moins que sûr. Et dans un avenir proche. Il ne se passera pas deux mille ans avant que la remise en cause de la vie humaine ne soit posée.

Sauver la planète ? Cette question n’a pas de sens. La planète n’est nullement à sauver. Notre environnement doit être protégé pour nous-même, notre confort, notre existence. La Terre se moque bien des désordres à sa surface. A moins d’une collision avec un astre au moins aussi massif qu’elle, elle est là pour environ quatre milliards d’années. Rien n’y changera.

Gaïa a connu cinq extinctions massives. Toujours la vie a reprit le dessus. Car la vie a horreur du vide. Elle s’immisce dans la moindre niche disponible, conquérante des lieux les plus inhospitaliers.

Ce qui est en jeu est notre propre survie. Il y a peu de chances que nous passions ce cap.

Alors, après nous, le déluge ?

Listons les espèces susceptibles de nous survivre.

Toutes les espèces situées en haut de la pyramide du vivant, celles qui se nourrissent des autres, plus nombreuses, moins évoluées en termes de prédation, vont par conséquent disparaitre. Tous les mammifères, une bonne partie des oiseaux et des poissons, victimes de la pollution de l’air et de l’eau.

La disparition de ressources de base (la végétation, le plancton) risquent d’impacter d’autres espèces moins nobles.

Personnellement, je serais tenté de croire au règne futur des insectes, même s’ils sont victimes également des divers dérèglements occasionnés par l’homme. Adeptes de la stratégie R (beaucoup de naissances, très tôt dans leur existence, grande mortalité), ils sont mieux armés face à des conditions difficiles et instables, tandis qu’une stratégie K (peu de naissances, longue éducation) permet de gagner en qualité lorsque les conditions sont plus tempérées.

Pourtant, si c’était à refaire (et ça le sera, forcément), j’aimerais que d’autres valeurs soient à l’honneur. Car, il faut bien le reconnaitre, avant même le grand virage qu’a pris l’Homme en se sédentarisant, inventant l’agriculture et la propriété privée et ainsi les inégalités, cette course folle au feu, à la technologie et à la science (qui n’a pas que des mauvais côtés, reconnaissons-le), Sapiens, encore simple chasseur cueilleur, avait grandement décimé le gibier et les ressources autour de lui : c’est pour cette raison qu’il devait se déplacer sans cesse.

Le constat est donc bien plus amer que simplement reconnaitre que nous allons dans le mur à cause de nos comportements issus du XXème siècle. Il faudrait   remonter à l’ère industrielle, plus loin encore, à cet instant où Sapiens se pose et au-delà, revenir sur l’essence même qui fait de nous ce que nous sommes.

Nous sommes, qu’on le veuille ou non, d’impitoyables prédateurs. C’est inscrit dans nos gênes. La quasi-totalité des autres espèces nous fuit d’instinct.

C’était écrit. Depuis le début. Et même un peu avant.

Que l’on donne la possibilité aux primates (chimpanzés, gorilles et même les si gentils bonobos « faites l’amour, pas la guerre ») de se développer technologiquement et c’est le désastre.

Nous sommes le cancer de notre planète.

Peut-être que les dinos auraient fini par bouffer tout autour d’eux si un caillou n’avait mis fin à leur prolifération. Donc, nous allons assez certainement vers une domination insectivore.

J’avais pourtant un faible pour le dauphin ou l’éléphant, qui semblent prôner des valeurs plus « humanistes » que les plus altruistes de nos compatriotes. Une entraide, une compassion, une coopération, une mutualisation où l’individu est respecté et la communauté préservée. Tandis que chez les insectes, prenez l’abeille ou la fourmi comme exemple, nous avons là un exemple de communisme réussi (à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses capacités) : à ce point même où la reine pond des individus spécialisés en fonction des besoins de la ruche ou de la fourmilière. Ainsi, la communauté n’est plus un assemblage d’individualités mais réagit comme un ensemble uniforme. Un peu comme nos cellules formant notre corps. A part quelques cancéreuses, elles ne se posent pas la moindre question et fonctionnent selon un schéma, un plan. Elles abdiquent leur libre-arbitre, se comportent militairement pour le bien et l’efficacité de l’ensemble.

L’avenir risque donc d’être peuplé de communautés d’insectes jusqu’à la prochaine extinction.

Reste une espèce qui ne vit pas en colonie, mais semble bien placée pour surnager dans des conditions difficiles.

Le scorpion apparait comme étant l’espèce la mieux placée pour rebondir et conquérir la surface de la Terre. Fort de 2000 espèces différentes (on ne les connait pas encore toutes !), il peut subir de fortes pertes tout en gardant de la réserve. Du reste, le scorpion se balade à la surface de la Terre, sur quasiment tous les terrains, depuis plus de 400 millions d’années (nous sommes là depuis à peine 3 millions d’années), ce qui prouve sa résistance aux décimations diverses.  Son venin le place du côté des prédateurs, sa carapace le protège efficacement contre les aléas divers qu’il peut rencontrer. Il est même capable de résister à un rayonnement radioactif intense.

Alors, ni dauphin ni éléphant, en première ligne des dommages collatéraux de notre soif du toujours  plus, mais un animal muni de pinces de crabe et d’une queue en forme d’aiguillon. Dommage.

 

13 Novembre - Mieux consommer

Dans le film « je vais craquer » (avec Christian Clavier en vedette), le personnage incarné par Martin Lamotte, sorte de post hippie vivant dans une communauté proche du Larzac, héritage de mai 68, lui confie les raisons de son ascétisme :

« Avant d’acheter quoique ce soit, je me posais la question : en as-tu vraiment besoin ? Et je renonçais à l’acheter ».

Passé ce trait d’humour, nous devrions, tous, nous poser la même question avant de porter la main à notre porte-monnaie.

En ai-je réellement l’utilité ?

Cela va-t-il me simplifier la vie ou, au contraire, ajouter des contraintes ? En quoi cette acquisition constitue-t-elle un progrès, un bien-être ?

Dans un monde basé sur la consommation, le vrai pouvoir n’est pas entre les mains des politiques, qui se contentent de voter des lois pour encadrer le processus libéral, ni même aux multinationales, bien qu’elles fassent tout leur possible pour guider, d’une autre façon, les goûts des citoyens. La publicité est censée orienter nos choix, nous conditionner. Car, au final, c’est bien le consommateur qui a le dernier mot. Tout le système est basé sur le fait de ne pas trop lui accorder de liberté dans ses  préférences. Mieux : lui faire penser qu’il a le choix. Mais un choix dirigé, sous-entendu.

Notre ultime pouvoir, le plus radical, mieux qu’un bulletin de vote car agissant aussitôt et bien réellement (« il faudrait qu’on arrête d’en acheter pour ça ne se vende plus », remarquait Coluche), réside dans ce sacro-saint caddie.

En le remplissant d’une certaine façon, on influe directement sur la production.

En boycottant certaines marques ou certaines enseignes, nous avons autant, sinon davantage d’influence que les propres actionnaires, ceux qui font la pluie et le beau temps dans le monde du travail.

Afin de faire mentir le mot même de consommateur (con, sot et mateur), devenons de véritables citoyens responsables. Responsables de nos vies. Responsables de la vie des autres, également.

Vous êtes-vous déjà demandé de combien de personnes vous dépendiez ?

Le chauffeur du bus ou le conducteur du train qui vous permet de vous déplacer. Tous les ouvriers qui oeuvrent sur les chaines de montage de votre voiture. Le garagiste pour son entretient. Tous les travailleurs qui ont érigé votre maison, fabriqué tous ces objets dont vous ne pouvez plus vous passer.

Le personnel médical qui vous soigne dans les pires moments. Le corps enseignant qui vous a inculqué, malgré vous, tout le savoir que vous possédez.

Les journalistes qui vous tiennent au courant de la marche du monde, pour le pire et le meilleur.  Les artistes qui vous font rire ou pleurer.

Tous vos amis, votre famille, les voisins proches qui vous soutiennent ou qui sont tout simplement là dans les bons comme dans les mauvais moments.

A l’inverse, à combien de personnes êtes-vous utile, indispensable ?

Amusez-vous à faire deux colonnes. Ce dont vous dépendez. Ce que vous offrez. Comme un bilan comptable. Crédit et débit. Et voyez dans quel sens penche la balance.

 

6 Novembre - Une fausse idée du progrès

 

Tout le monde parle de progrès. Encore faut-il s’entendre sur la notion de ce concept résolument moderne.

Je ne sais pas pour vous, mais quand j’ai un doute sur un mot, je consulte Madame Larousse et Monsieur Robert puis m’enquiers de leur origine (étymologie).

Le terme renvoie à quatre notions :

- Changement d’état qui consiste à un degré supérieur.

- Amélioration, développement du bien.

- Evolution de l’humanité vers un terme idéal.

- Enfin, le fait de se répandre, de gagner du terrain (surtout en termes militaires, ou de crue d’un fleuve).

Quand on évoque les progrès de la civilisation, il est clair que la quatrième notion est pleinement justifiée. Homo sapiens a parfaitement gagné du terrain, s’est répandu partout au détriment de ce qui était là, avant. Bref, l’humanité a conquis la planète comme un gigantesque cancer.

Du reste, si l’on se tourne vers les origines du mot, on note qu’il est essentiellement militaire, dans ce sens même de se répandre, gagner du terrain, avancer. Le qualitatif n’entre pas en ligne de compte. En cela, c’est vrai, nous vivons le plus grand des progrès jamais réalisés.

En revanche, je serais plus modéré et circonspect pour les trois autres particularités.   

Il convient dès lors de définir notre objectif lorsqu’il n’est plus question que de quantitatif. Vers quoi désirons-nous aller ?

Plus de biens ? Davantage de bonheur ? Une meilleure aide, entente entre nous ? Une évolution mentale, cérébrale ?

Voulons-nous devenir plus riches, plus intelligents, plus altruistes ?

Désirons-nous plus de biens ou plus de bien ?

Prenons pour exemple trois objets qui étaient censés, à l’origine, nous faciliter la vie : l’automobile, le réfrigérateur, le téléphone.

Pouvoir se déplacer plus vite, pouvoir conserver les aliments et communiquer partout n’importe quand.

La voiture permet de gagner du temps, mais surtout de pouvoir se répandre. En dehors des villes,  point de salut sans auto. Les conséquences sont lamentables : pollution, engorgements, gâchis (rouler solitaire dans une berline cinq places) sans parler du temps perdu à gagner l’argent nécessaire au simple entretient du véhicule. D’un point de vue moral, je ne reviendrai pas sur cette propension que l’automobile a de nous rendre irascibles dès que nous nous trouvons avec un volant entre les mains.

Le cas du réfrigérateur  (du congélateur ou de tout autre moyen de conserver les aliments) est plus complexe. Au-delà du simple fait de ne plus se demander comment dénicher notre pitance quotidienne (car le monde se divise à mes yeux en deux catégories d’animaux : ceux qui passent les trois quarts de leur existence à trouver à bouffer et les autres dont l’escalope tombe directement dans l’assiette), il est question du concept fondateur de notre civilisation sédentaire basée sur l’agriculture et l’élevage. Ne pas dépendre de demain. Pouvoir  penser  l’avenir, faire des projets. Débarrassés du simple souci de savoir si l’on pourra manger demain en cette question hautement philosophique qui hante nos esprits d’hommes modernes : que vais-je donc pouvoir manger demain ? La question de savoir si j’aurai à manger s’est transformée en simple choix entre une multitude de menus.

Ca, c’est un progrès au sens supérieur du terme. Amélioration, bien être, tendre vers un idéal.

Mais, là encore, le revers de la médaille nous guette dans l’ombre. Je ne mentionne pas le coût énergétique de cette technologie, mais je vais plus loin. Qu’allons-nous mettre dans notre réfrigérateur ? La quatrième notion du  progrès s’applique parfaitement à notre nourriture du XXIème siècle. Se répandre, telle une pieuvre à la surface de la Terre. Quant au bien-être, à l’idéal, à l’amélioration…

Nous avons, à tous les niveaux et dans chaque aliment, perdu le vrai goût des choses. Il ne nous reste plus que la texture. Une poignée d’irréductibles se battent encore pour conserver des variétés anciennes de fruits et légumes, pour produire local et biologique (je veux dire : vraiment biologique et pas seulement sur l’étiquette), pour retrouver le « vrai goût des bonnes choses » sans que cela devienne un slogan publicitaire. 

Mais pour combien de temps ? Il serait grand temps d’arrêter ce progrès en termes de dissémination, d’éparpillement et se concentrer sur le seul, le vrai progrès d’une vie meilleure, idéale.

Une nourriture produite à taille humaine pour nourrir l’humanité toute entière (et pas seulement les plus nantis) et d’une manière plus naturelle. Moins certes, mais mieux.

Enfin, le téléphone.

Merveille de la technologie, ce minuscule objet que l’on peut emporter partout avec soi, tout comme le fut en son temps le transistor quand il a pu s’échapper du salon où trônait l’antique poste à galène familial, remplacé aussitôt par la sacro-sainte télévision.

Aujourd’hui, la radio et la télé, ajouté à la presse sont tous disponibles en version personnelle dans un objet pas plus grand qu’un étui à cigarettes (pour les chasseurs de cancers des poumons ou de l’œsophage) ou d’une calculatrice, elle-même intégrée dans le mobile (pour les matheux… si, si, il en reste encore !). A tel point que lorsqu’on se renseigne sur les différents modèles proposés, le vendeur s’empresse de nous demander ce que l’on veut faire avec notre portable.

Téléphoner, non ?  On passe aussi sec pour le ringard de la pire espèce. Passer un coup de fil n’est qu’une option dorénavant.

Ce couteau Suisse moderne permet tout : payer, lire un article, prendre, stocker et visionner des photos, boussole, sésame…

Que de liberté, de libre-arbitre dans un objet qui tient dans la main !

Mais à l’intérieur, combien de destins brisés, de vies meurtries : extraction des minerais rares dans des conditions inhumaines, fabrication à la chaine dans des ateliers se moquant bien du confort des employés, commercialisation musclée tant la concurrence fait rage. Et, bien sûr, pollution extrême à tous les niveaux, appauvrissement des ressources naturelles…

Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. Un autre slogan publicitaire, mais tellement vrai.

Pour assouvir notre confort, nous ruinons la vie de millions de personnes à l’autre bout de la Terre (et même tout près de chez nous).

Avant le XXème siècle,  il n’était pas rare de voir des manoirs ou châteaux où une armée de cinquante domestiques était au service d’une seule famille, parfois même d’un aristocrate solitaire. Rien n’a vraiment changé. Esclavage moderne.

Alors, quel progrès ? Pour qui ? Dans quelles conditions ?

 

 

30 Octobre :  à la Une  : la fièvre de l'information

 Pourquoi sommes-nous si friands d’actualité ? Pourquoi cherchons-nous à ce point à savoir ?

La messe matinale  a laissé place à la grand messe du vingt heures. Une institution  que les différents remaniements des programmes n’ont jamais effleurée. Mieux : on a même inventé des chaines d’information en continu, qui ne parlent, qui ne vivent que de l’actualité.

Chaque soir, on nous raconte le monde. Car il est bien fini le temps de la place du village, où l’on échangeait les nouvelles locales. D’ailleurs, il est mal perçu de s’intéresser de trop près à ce qui nous touche. La presse régionale est moquée, ridiculisée pour ses articles trop terre à terre. Pourtant ces histoires de chiens écrasés devraient davantage nous passionner qu’un soulèvement au bout du monde, une instabilité politique dans un pays lointain, un conflit à des milliers de kilomètres. Un souci de voisinage devrait même avoir plus d’importance qu’une catastrophe à cinq mille kilomètres de chez soi. Tout simplement parce que nous ne pouvons être en aide d’aucune façon au malheur survenu dans un pays lointain (du moins très modérément), tandis que nous pouvons intervenir plus facilement et promptement dans un désordre voisin. Venir en aide, chercher à changer les choses.

L’homme est un animal social. C’est ce qui en fait sa force. Pas très costaud, peu rapide, fragile face à la fureur des éléments et disposant certes du plus gros cerveau relatif à sa taille, mais somme toute assez limité, il a su contourner tous ces défauts par la mutualisation des intelligences. Plutôt que chercher à résoudre les problèmes en solitaire (et augmenter démesurément la taille de son cerveau, déjà suffisamment énergivore), il a réussi à découpler sa propre science et son propre savoir  en  milliers, en millions de petites unités distinctes, permettant une spécialisation de chacun pour, tous ensemble, devenir plus fort.

Cette curiosité qui a poussé l’homme à prendre la mer, explorer les contrées les plus inhospitalières, gravir les montagnes les plus pentues, jusqu’à remonter le temps jusqu’au Big Bang  en examinant précautionneusement  l’univers ; cette envie de savoir a toujours permis à l’homme de s’élever, de faire fonctionner son intelligence au mieux.

Mais cette avidité de nouvelles quotidiennes a-t-elle un éventuel rapport avec cette volonté de connaissance ? Pas si sûr.

En réalité, les infos se répètent constamment. Les mêmes conflits, les mêmes atrocités, les mêmes dérèglements climatiques ou sociaux, les mêmes intrigues politiques, les mêmes promotions culturelles ou artistiques. Les journaux, télévisés ou non, ne sont que de gigantesques marronniers (articles récurrents) destinés à assouvir cette soif de nouveautés.

On se rassure de nos piètres existences par ce voyeurisme bien mal placé : savoir que, quelque part, quelqu’un souffre plus que nous. On trouvera toujours quelqu’un de plus misérable que soi, de plus désespéré. A l’inverse, les reportages sur les nantis font vibrer la corde de l’envie : il existera toujours aussi quelqu’un de plus riche que soi, unn privilégié de la vie.

Entre pitié et l’envie, notre quotidien est rythmé par ce flot interrompu d’informations qui vont et qui viennent, qui occupent l’affiche un temps, plus ou moins long,  puis laisse place à de nouvelles nouvelles.

En prenant du recul face à cette furie du scoop, on devine assez vite le ridicule de la situation. On brasse du vent. Pourquoi ? Pour influencer, pour conditionner la foule.

Michael Moore, le célèbre journaliste américain qui n’hésite pas à parler de ce qui gène, avait fait le lien entre ces infos anxiogènes et les coupures publicitaires qui suivaient. Ainsi, en maniant la peur et l’assouvissement de l’envie comme la carotte et le bâton, on force la population à consommer, encore et encore. A se réfugier dans l’acte d’achat pour conjurer le (mauvais) sort. Et plus les nouvelles sont alarmantes, plus on est tenté de se jeter dans un consumérisme sans limite.

Ainsi ces infos ne sont pas anodines tout en étant parfaitement  interchangeables. Peu importe le sujet (il ne doit quand même pas être trop positif), l’important est d’abreuver jusqu’à plus soif des millions d’êtres humains. Créer le besoin. Elles permettent la continuité d’un système né de l’industrialisation, de la production de masse qu’il faut bien écouler à un moment. Pour faire tourner la grande machine du capitalisme, aidé par un libéralisme dévorant, permettant tous les excès au nom du développement, de cette fameuse croissance qu’on nous vend comme bienfaitrice, un passeport pour le paradis, ici et maintenant.

La façon de présenter les choses n’est, également, pas innocente. Les faiseurs d’opinions s’en donnent à cœur joie. Poussé par des intérêts sociaux, économiques ou, de moins en moins il est vrai, idéologiques, le système de l’information parvient à modeler les consciences. Les coupures publicitaires agissent sur notre volonté et nos choix de consommation ; la manière de présenter les informations selon l’angle désiré joue sur nos propres opinions. Ainsi, ce système en circuit clos de l’information toute puissante, s’immisçant dans la moindre niche inoccupée, permet de diriger nos choix  - ce qui est regrettable au nom de la perte de notre libre-arbitre - et,  plus grave et plus dangereux, modeler nos idées selon un schéma préconçu,  désiré, voulu. Nous devenons des machines à consommer non seulement des produits fabriqués en masse par nous-mêmes ou nos congénères et emplissant les poches d’une poignée d’actionnaires, mais aussi des machines à penser politiquement correctes.

Celui qui contrôle la presse dirige le monde avait-on pour habitude de dire au XXème siècle.

Celui qui dirige nos cerveaux possède un tout autre pouvoir, n’est-ce pas monsieur Orwell ?

 

23 Octobre - Le monde selon Jésus

Imaginez une seconde que Jesus Christ n’ait pas été crucifié.

Qu’il ait été pendu, par exemple – une affaire bien à la mode dans le Far West du XIXème. Toutes nos croix auraient été remplacées par des bouts de corde. L’usage des colliers tressés aurait éclipsé les crucifix portés autour du cou.

Il aurait pu tout aussi bien être noyé. Nous porterions alors certainement des gobelets remplis d’un liquide forcément béni en guise de bijou. Il serait même probable que nos saluts ne se s’expriment ni par une bise ni par une poignée de main, mais par le trempage d’un doigt dans un récipient que chacun porterait au poignet.

Les romains qui, à mon humble avis, manquaient sérieusement d’imagination en matière de torture, auraient pu le faire mourir de soif – ainsi nous jeûnerions régulièrement, façon ramadan.

Heureusement, il y a deux mille ans, l’utilisation d’armes à feu (fusillade encore bien souvent d’actualité dans les conflits pour régler les différents d’insubordination ou de traîtrise) ou encore d’électricité (la fameuse chaise si prisée outre-atlantique) n’avait pas encore été imaginée.

Mais l’injection de poison était courante. Quel rapport aurions-nous alors avec les substances chimiques mortelles si le Sauveur avait reçu une dose létale pour trouble de l’ordre public ?

Il aurait pu être jeté en pâture aux bêtes sauvages, style jeux du cirque.

Que sais-je encore ? Broyé, écrasé, comprimé, étouffé…

Ou bien écartelé, démembré, écorché, je n’ose pas imaginer ce que les fidèles à sa mémoire auraient pu inventer pour commémorer cette fin tragique.

Et si le Christ n’avait pas été un homme ?

Une femme, par exemple ?

Sûr que ces deux mille dernières années auraient été bien différentes. Les valeurs fondamentales qui sont la base de la plus influente religion du monde moderne auraient été complètement chamboulées. Par exemple, notre rapport à la sexualité aurait été bien différent. Sûrement moins de culpabilité, d’hypocrisie, de sentiments refoulés, d’actes manqués, de trahisons, de mensonges.

Sans compter toutes les guerres qui auraient pu être évitées. Tous ces rapports de force l’auraient été d’une autre manière, basés davantage sur le mental que sur la force physique, peut-être plus diplomatiques. Il est aussi possible qu’une certaine ironie, du cynisme, du mépris aient pris plus d’ampleur. Mais notre monde masculin n’en est pas exempt pour autant.

Seulement si le Christ avait été une femme,  Marie Madeleine au hasard, il est quasiment certain que personne, ou bien peu, l’eussent écoutée. En fait, le Fils de Dieu est arrivé bien trop tard dans notre monde déjà bien posé sur ses rails du progrès, du moins un certain progrès. La révolution agricole, la sédentarisation et avec elle l’idée de propriété induisant  celle de richesse amenant l’inévitable inégalité entre hommes, avait déjà placé ce paternalisme, père de toutes nos sociétés, de nos civilisations bien en place. Il n’était déjà plus possible, même au temps de l’Egypte ancienne, de la Grèce et même pendant le  fabuleux essor autour de la Mésopotamie, qu’une femme puisse être entendue. Du moins à ce niveau là. Avec cette résonance, cet impact.

Ce déterminisme est désolant, je le sais.

Et si la Révolution de 89 n’avait pas été celle des bourgeois se servant du petit peuple pour asseoir politiquement leur récent pouvoir économique ?

Et si celle de 1917,  née quelque part à l’est d’une Europe trop vieille pour qu’y émerge quelque chose de vraiment nouveau, n’avait pas été frelatée par trop de bureaucratie ?

Si Hitler avait préféré persister dans la peinture que se lancer dans la politique avec les désastres que l’on sait (car, après tout, une mauvaise croûte n’a jamais tué personne, tout comme un roman raté ou une symphonie inaudible) ?

Si Jfk avait survécu à son attentat ?

Il est fort probable que le monde serait quasiment ce qu’il est, à peu de choses près. J’avance cette hypothèse un brin défaitiste. Oui, le monde féodal aurait périclité avec ou sans Révolution Française. Staline aurait eu son alter ego même sans les Bolcheviques et Hitler son sosie dans une Allemagne bafouée et revancharde. Même Jfk n’aurait pas évité cet enlisement des Etats Unis, même en évitant le Vietnam.

Plus fort encore : si notre bonne vieille planète n’avait pas été formée à cette distance précise du soleil ? Tous les spécialistes l’admettent : la présence de vie cellulaire n’est possible que dans une étroite fourchette : ni trop chaud, ni trop froid. Mais il y a de la marge.

Si une météorite ne l’avait pas percuté lui offrant un satellite permettant à nos régions tempérées de bénéficier de saisons ? Et alors ? On cultive bien autour de l’Equateur.

Si une autre météorite n’avait pas éradiqué ces gros lézards ? Soyons réalistes : aucune forme de vie sur Terre n’est éternelle, surtout pas la notre au passage. Les dinosaures auraient certainement fini par succomber, ne serait-ce que par leur appétit démesuré, dévorant tout ce que la Terre ne pourrait alors plus leur offrir (ça ne vous   rappelle pas quelque chose ça ?).

Allons au bout : si les lois physiques qui régissent l’Univers depuis le commencement étaient juste un poil différentes ?

Alors là, c’est une toute autre Histoire…

 

16 Octobre - l’Organisation du travail (l’exemple du  café de la Gare)

 En art comme en humour, il n’y a pas de bornes. Il ne doit pas y en avoir.  Pose-t-on des limites à ses rêves ?

Ainsi, peut-on rire de tout ? Et cette réponse : Oui, mais pas avec n’importe qui, implique que la restriction n’est jamais du côté de l’artiste.

Un artiste peut tout se permettre. Jusqu’au meurtre ? Non,  tout de même pas.

Cette pureté frisant l’intégrisme s’applique aussi à l’Amour, ce qui pose le problème de la vie commune, forcément banale, routinière. L’absence de concessions que demandent de tels sentiments si élevés oblige à un numéro de funambulisme difficile à concilier avec nos vies médiocres.

On parle souvent d’utopies. En voici une, peut-être l’une des plus belles.

Les années 70. L’insouciance d’une société prospère qui ne connaît pas (encore) les effets de la crise à venir, des restrictions et, finalement, de la misère. Tout est alors possible.

Une bande de jeunes décide que, oui, tout est possible. Ils ont envie de jouer la comédie, mais pas comme dans les théâtres conventionnels (où l’on ne veut sûrement pas d’eux de toute manière). D’inventer autre chose. Autrement.

« Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays » disait Kennedy. Eux l’ont fait.

Mettant en pratique ces idées qui trottaient dans les têtes en ce joli mois de Mai, qui se télescopaient lors de joutes jusqu’au bout  de nuits entières pendant que le quartier latin s’enflammait dans des discutions sans terme.

Le café de la gare : Coluche, Dewaere, Miou Miou  (pour les plus connus) et son instigateur, Romain Bouteille.

Son patron ? Non ! Au café de la gare, il n’y avait pas de patron. Du reste, quand Coluche s’est aperçu que la scène était trop étroite pour son talent hors norme, il est parti – en précisant au passage qu’on l’avait viré.

Une seule règle : avoir des idées. Et aussi une sacrée dose de talent – ce que ne précise pas Bouteille. C’est bien sûr le seul écueil à ce genre de projet (voir les radios libres  et leur mort programmée par manque de talent).

Pas de hiérarchie, pas de chef. Certains économistes l’ont même reconnu : le manque de hiérarchie ne nuit pas, bien au contraire, à la santé de l’entreprise. Il est bien connu que les étagères les plus hautes ne servent à rien. Sans évoquer le Principe de Peter, cette loi qui veut que, plus on s’élève dans la hiérarchie, plus on devient incompétent.

Car cette organisation peut s’appliquer à tout projet, toute association, jusqu’à toute société humaine. Je vous encourage à revoir les reportages sur l’usine Lip, autogérée par ses propres ouvriers, justement à la même époque.

Plus généralement, il  me semble normal, sain et parfaitement évident que ce soient les producteurs qui possèdent leur outil de travail.

Un bon menuisier, un plombier, un peintre n’utilise jamais les affaires des autres. Les employés d’une usine doivent posséder leurs murs, leurs machines tout comme les terres sont à ceux qui les cultivent, j’entends les paysans et en aucune façon ces « exploitants agricoles » ou encore « directeurs d’exploitation » dont une poignée de dirigeants (Nestlé par exemple) se sert pour remplir les estomacs (et en aucune façon nourrir) des citoyens et le portefeuille des actionnaires.

Un théâtre doit être aux mains des comédiens, une boutique être la propriété des vendeurs, les hôpitaux gérés par le personnel soignant.

Et nos cerveaux nous appartenir en propre et jamais au grand jamais aux annonceurs publicitaires, aux influenceurs de tout poil, religieux, politiques ou économiques.  Eviter ce conditionnement moderne qui rend chacun et chacun identique à la foule impersonnelle.

Peut-être alors que le monde du travail redeviendrait attractif et non plus repoussant. Que les rapports de force n’existeraient plus. Plus besoin de faire grève puisque les producteurs seraient les propriétaires. Et ainsi ne plus prendre les citoyens en otage dans des conflits qui ne les concernent en rien (grèves dans les transports, les hôpitaux, les écoles). 

9 Octobre - Avoir la bougeotte

Les voyages forment la jeunesse prétend le proverbe. Possible. Ils la conservent certainement en entretenant  un certain état d’esprit. En gommant le risque de la banalité quotidienne, d’une routine qui englue le cerveau dans des croyances séculaires, ils permettent de toujours se remettre en question.

Découvrir de nouveaux paysages permet d’affuter ses connaissances. Il y a deux façons d’apprendre : dans les livres, sous l’égide d’un professeur ou d’aller sur place voir le monde par ses propres yeux. Dans le premier cas, il nous est demandé de croire sur paroles, dans le second la démarche est toute scientifique : j’ai une hypothèse et je fais l’expérience permettant de l’affirmer ou pas.

Voyager, c’est penser. Rester, c’est croire.

Rester, c’est bénéficier du confort de vivre en terrain connu, de connaitre chaque mètre carré de son environnement, de savoir comment vont réagir les personnes que l’on croise, toujours les mêmes. C’est tisser des liens plus forts, plus profonds. Gagner sur les rapports humains. Etre plus empathique, plus impliqué. Parfois, cela se traduit malheureusement par une curiosité malsaine. On tend à s’immiscer dans la vie des autres, si proches qu’on pense qu’ils font partie de notre famille. On dépasse les limites, les bornes, on entre dans un périmètre intime où l’on ne devrait jamais pénétrer.

Partir, c’est exercer cette curiosité d’une manière toute différente. Les paysages traversés sont si vite dépassés qu’on n’a pas le temps de s’attacher. Pareil pour les gens rencontrés. Superficiel sans doute, mais pas blasé.

Les villes portuaires ont toujours été plus tolérantes que les cités coincées entre de hautes montagnes ou isolées du monde. Les ports, les grands carrefours de routes commerciales, ont l’avantage d’offrir ce que le voyage permet : être en contact avec le monde entier. L’esprit est plus ouvert, plus tolérant. Mais le point essentiel est de parcourir les routes et les chemins soi-même. Mettre de la distance avec les habitudes trop vite enracinées profondément dans un esprit casanier.

Il existe trois niveaux dans un voyage, même une simple balade :

Imaginer, rêver, penser son voyage, se projeter, préparer.

Ensuite l’exécuter, profiter de chaque instant, graver en soi la moindre impression, la plus infime sensation.

Enfin le revivre, non par une  nostalgie  complaisante, mais pour le partager. Faire envie aux autres,  mieux : les guider.

Le premier stade est crucial. Il permet d’idéaliser le voyage, d’affuter son envie. J’appelle cela le syndrome du cadeau de Noël.

Offrez un cadeau à un enfant sans qu’il en ait réellement besoin. Il sera ravi sur le moment, il s’amusera toute la journée, puis il passera à autre chose, déjà blasé.

Maintenant, imaginez que le même enfant passe plusieurs fois devant la vitrine du marchand de jouets et qu’il rêve de posséder un jour ce superbe jouet. Il s’imagine déjà en train de jouer avec, il échafaude des scénaris. Si le jouet n’est qu’une passade, il sortira de son intérêt en quelques jours. Si, au contraire, il se renforce, sa joie sera décuplée le jour où il l’obtiendra. Il en prendra davantage soin et le jouet l’accompagnera pendant de longues années.

Même chose pour atteindre un sommet en montagne : soit par un moyen mécanique (voiture, train, télésiège), soit en donnant de sa personne : du glucose et de la sueur. La balade est gratuite mais pas sans valeur. Elle est de ce qui n’a pas de prix. La vue au sommet reste la même à la fois pour le touriste qui sort de la benne du téléphérique et celui ou celle qui a soufflé pendant plusieurs heures dans la poussière et sous l’ardent soleil. Mais ils ne verront pas du tout la même chose.

Le second point est l’âme même du voyage : profiter sans restriction de chaque instant. Une bonne préparation (stade un) permet de se décharger de tout inconvénient logistique et offre de jouir de tous ses sens lors de la balade. La mémoire fonctionne à plein, emmagasinant quantité de souvenirs, d’images, d’impressions partagées, de sensations éprouvées. Lors d’une balade ou d’un voyage, on doit faire preuve d’une totale abnégation, s’oublier le plus possible afin de profiter de l’inconnu que l’on rencontre : paysages,  sensations mais aussi personnes, façons de vivre.

Enfin, de retour chez soi, être capable de partager son expérience pour qu’elle soit profitable au plus grand nombre. Ne pas garder tout ce trésor pour soi, ce qui reviendrait à s’enfermer dans de nouvelles habitudes, tourner sans fin dans un cercle vicieux focalisé sur soi-même. Mieux : devenir le guide, l’accompagnateur d’un novice en matière de voyage.

2 Octobre - Exercice de contemplation

Vincent Munier est un photographe animalier mondialement connu. La particularité de ce métier hors normes exige de  faire preuve de patience et d’endurance envers les éléments parfois hostiles de la Nature sauvage.

L’écrivain et marcheur Sylvain Tesson l’a suivi lors d’une expédition sur les hauts plateaux tibétains. Il relate cette extraordinaire expérience dans un livre (la panthère des neiges, Gallimard, 2019). Au-delà de l’aventure proprement dite et des paysages immenses, c’est une large réflexion sur la contemplation.

Une occupation qui a quasiment disparue de nos sociétés modernes où la frénésie du mouvement empêche de se poser, ne serait-ce qu’une minute, pour « regarder le monde ».

Or, ne pas bouger, juste contempler, ce n’est pas ne rien faire.

Tesson explique très bien que, même si l’objet de l’attente (en l’occurrence l’apparition hypothétique d’un animal sauvage) est déçue, on n’a pas perdu son temps car en observant attentivement le monde autour de soi, notre propre environnement, nous avons gagné en acuité, aiguisé tous nos sens (la vue, mais aussi l’odorat et spécialement l’ouïe). Nous sommes allés vers le détail, la particularité, la précision. Nous avons vécu plus intensément.

Nos ancêtres, qu’ils soient paysans ou artisans, prenaient toujours le temps de contempler leur œuvre. L’ébéniste observait ce qu’il venait de raboter pour déceler l’erreur possible mais aussi pour se satisfaire du travail bien fait. Le laboureur stoppait bœufs et chevaux pour faire une pause dans l’effort mais surtout pour admirer une ligne de labour bien droite, bien tracée. On n’hésitait pas à s’arrêter pour jouir du geste parfait. Cela était la récompense d’un labeur dur, d’un  effort intense.

Nous avons perdu cette précieuse qualité de prendre son temps depuis que la frénésie du travail optimisé ne prenne ses aises à tous les niveaux de la société, même insoupçonnables.

Prendre le temps de regarder plus intensément, d’observer le moindre détail dans toute chose, le temps d’écouter le son le plus infime, le temps de déguster un repas, le temps d’être avec les autres et pas seulement communiquer dans un flot de paroles trop vite prononcées et trop vite oubliées. Engloutir des repas rendus à leur seule fonction alimentaire, entendre mais ne plus écouter et voir sans regarder.

Englués depuis notre enfance dans cette frénésie du toujours plus, toujours plus vite, il n’est pas facile de déconnecter. Les coups de frein de l’existence (hospitalisation, confinement) sont vécus comme des emprisonnements. Alors que nous devrions pouvoir accorder à nos sens plus de latitude. Développer une forme de méditation dans l’observation de notre environnement. Nous sentir (enfin) en adéquation avec notre milieu, s’y sentir comme un poisson dans l’eau.

Il y a une plénitude des sens à mieux appréhender son environnement. Les africains l’ont bien compris : « vous les Européens vous avez les montres, nous les Africains nous avons le temps ».

Une autre parabole est celle du pêcheur clairvoyant. Au bord de la jetée se trouve un pauvre pêcheur dont les filets sont tout déchirés et la barque ne peut aller bien loin au large. Passe un homme d’affaires qui fait remarquer à l’homme avachi qu’il pourrait aisément réparer son filet, colmater sa barque et aller pêcher au large où le poisson est plus gros et plus copieux. Pourquoi faire ? répond l’homme contemplant l’horizon. De cette façon, vous pourriez gagner plus d’argent, vous offrir d’autres barques, engager du personnel.

Et pourquoi faire ? répète l’observateur.

Vous pourriez alors faire travailler vos employés et jouir du spectacle de la vie.

N’est-ce pas ce que je fais déjà ? rétorque le pauvre pêcheur.

25 Septembre - Quand devient-on vieux ?

Commençons par oublier l’âge qui ne veut rien dire. Il existe des parapentistes de 80 ans, des esprits encore bien alertes à 90 ans.  Robert Marchand faisait du vélo à plus de cent ans, Roger Frison-Roche n’a cessé de marcher jusqu’à la fin de sa vie…

Si l’on n’a pas l’âge de ses artères, cela se joue-t-il dans la tête ? Et dans la vie sociale. Assurément.

Nous passons peut-être ce parfois douloureux cap de l’existence lorsque nous devenons grands-parents. Mais que fait-on de ceux qui n’ont pas eu d’enfants ? Et, cette garde des petits-enfants accorde une cure de jouvence qui, souvent, rajeunit largement l’esprit des sexagénaires. Une seconde jeunesse au contact de la seconde génération.

On devient vieux lorsqu’on tutoie tout le monde et que tout le monde vous vouvoie. Mais on vouvoie un ministre ou un patron, même si celui-ci n’a que trente ans… ceci dit, un ministre ou un patron est peut-être déjà vieux dans sa tête. La respectabilité n’est pas un gage de vieillesse ou de sagesse.

On est vieux quand on est plus âgé que le Président de la République. Triste constatation depuis 2017…

Quand on écoute André Rieu et Michel Sardou. Quand on regarde les films de Clavier (ou ceux en noir & blanc).

Quand on remplit inlassablement des grilles de mots croisés (ou de Sudoku), que l’on part pêcher à la ligne ou que l’on participe à ces déprimantes soirées Loto.

Quand on fait répéter une phrase que l’on a mal entendue. Pire : que l’on n’a pas comprise.  

Quand on a des cheveux blancs. Mais que fait-on des chauves précoces ?

Quand, il y a trente ans, on parlait encore en anciens francs – il est à noter que le passage à l’Euro, avec un coefficient multiplicateur moins simple (6,65) a empêché de garder d’anciennes habitudes et que, très vite, tout le monde s’est mis au nouveau cours sans plus faire de conversions trop ardues.

Quand la routine s’installe et rythme le quotidien.

Quand on ne supporte plus aucun retard.

Quand les enterrements dépassent les mariages dans son agenda.

Quand on vous cède la place dans les transports en commun. Pire : quand on vous propose de porter vos commissions.

Quand on ne passe plus un repas sans prendre une de ces satanées pilules médicamenteuse.

Quand on ne dit plus jamais « je t’aime ». Pire : quand on n’a plus quiconque à qui le dire.

Quand on va acheter le journal (c’est bête, mais plus personne à l’heure d’internet ne lit le journal – du  reste, la presbytie n’aide pas cet archaïque exercice).

Enfin, et ce sera ma définition retenue : quand la nostalgie remplace les projets (c’était mieux avant).

 

18 Septembre - Question d'entropie

Avez-vous remarqué que les guerres se terminent toujours bien. Si temps est qu’une guerre puisse avoir une issue heureuse.

J’ai beau chercher, je ne vois pas de conflit qui se termine par la victoire des méchants. Il existe une certaine moralité. Comme dans les histoires de superhéros, les méchants finissent toujours par perdre la face. Nos deux dernières guerres mondiales en sont la preuve. L’Algérie ou le Viet Nam, même si cela est plus nuancé. Bien sûr, tout n’est jamais ni tout noir ni tout blanc. Surtout tout blanc. La société idéale n’existe pas, du moins pour le moment.

Les dictateurs absolus et  les conquérants intrépides n’ont jamais le dernier mot.

Or, d’après les lois des probabilités, il devrait y avoir quasiment autant de cas où le mal l’emporte sur le bien que l’inverse. Quelque chose cloche.

J’ai d’abord pensé  à un problème de grandeur. Plus une chose est étendue, plus elle risque de se fissurer. Les constructeurs de ponts et autres structures défiant l’apesanteur me comprendront.  Je continue de penser, conformément à la théorie exposée par e.f.  Schumacher (small is beautiful, éditions du seuil 1973), que plus une chose est grande, moins elle fonctionne de façon optimale. 

Seulement, je dois prendre en compte une autre cause probable. Une loi physique. Contre laquelle on ne peut rien. C’est comme ça et pas autrement. Pas de débat. En y réfléchissant un brin, cela revient un peu au même – toute  grandeur demande de l’ordre.

Rudolf Clausius a défini le second principe de la thermodynamique : dans un système clos, l’énergie se conserve mais se dilue. En résumé, tout système tend à se désordonner. J’imagine les échanges de Rudolf avec sa mère qui le sommait sans arrêt de mieux ranger sa chambre.

- Mais, c’est une loi physique, maman. Je n’y peux rien.

Ainsi depuis que le monde est monde, depuis les balbutiements de l’Univers, tout tendrait à se désagréger. On appelle ça l’entropie.

Plus un système est ordonné, plus il est fragile, comme un château de cartes. La sophistication extrême de nos sociétés les rend dangereusement  aléatoires, contingentes.

L’ordre, qu’il soit physique (les atomes se liant d’une certaine façon afin  d’être stables) ou économique ou encore social,  est inévitablement voué à l’échec. Tout se décompose en gardant la matière mais d’une façon plus aléatoire, comme les pièces d’un puzzle que l’on aurait jetés au hasard : il y a peu de chance que l’image soit ainsi formée correctement.

Quelqu’un a dit un jour que les chances d’apparition de la vie sur Terre sont identiques à un chimpanzé à qui l’on donnerait une machine à écrire pour composer Hamlet, à la virgule près. Inutile de s’embêter à calculer les probabilités, on imagine bien que c’est hautement incertain.

Ainsi l’action de l’homme sur la nature qui est, dans la meilleure intention du monde, d’ordonner les choses, est inutile, vouée à l’échec. Autant donner des coups d’épée dans l’eau, des coups de poing dans l’air.

D’un autre côté, force est de remarquer que la nature (ou le cosmos dans son ensemble) semble s’arranger pour trouver un équilibre. Cette soupe de grumeaux qu’est l’Univers s’accorde en galaxies sous l’effet de la gravitation et de la courbure de son espace-temps. On ne peut pas parler de chaos total même si tout n’est pas rangé comme à une parade militaire.

La nature, la Vie sur Terre, trouve automatiquement son équilibre. Qu’une météorite ou qu’une espèce (nous en l’occurrence) vienne tout déranger, il suffit de quelques milliers (ou millions) d’années pour qu’une nouvelle stabilité soit retrouvée. Où est l’entropie, alors ?

Dorénavant, vous aurez une sérieuse excuse pour ne plus ranger votre chambre.

 

 

11 Septembre - Trouver la bonne distance, une question d’équilibre.

On entend souvent de la bouche de philosophes, de penseurs ou même simplement du premier quidam ayant un peu de jugeote qu’être libre, ce n’est pas faire tout ce qui nous passe par la tête mais savoir poser ses propres limites. Etre responsable, assumer ses actes.

Mais il y a une autre liberté à définir, à acquérir.

Nous sommes prisonniers d’un ennemi bien plus cruel, car invisible, du moins à première vue. Depuis que l’homme s’est sédentarisé, il s’est entouré d’une foule d’objets censés lui rendre la vie plus facile… et qui lui sont attachés aux chevilles et aux poignets, nous transformant en de vulgaires bagnards, entravant notre marge de manœuvre, nous rendant la vie plus compliquée qu’elle ne devrait être.

Les amérindiens prétendent que l’on ne doit posséder pas plus que ce que l’on peut porter. Malgré la dématérialisation numérique, nous aurions beaucoup de mal à satisfaire cette recommandation pleine de bon sens.

Sans même évoquer le fait que les objets qui nous accompagnent au quotidien deviennent, bien souvent, une source d’embarras (la voiture qui tombe en panne, l’ordinateur qui bugue, sans compter tous ces gadgets que nous ne maitrisons pas, ou mal). Ils nous ramollissent le cerveau.

Combien de numéros de téléphone connaissez-vous par cœur ? A part le votre, bien peu, avouez-le sont inscrits dans votre mémoire ; celle de votre smartphone la remplace avantageusement.

Depuis plusieurs générations déjà, les calculettes ont remplacés les fastidieuses opérations de division (combien d’entre nous sommes encore capable, une fois quitté le collège, de poser cette opération ?), de multiplication, voire de simple addition ou soustraction. Moi qui vous parle et qui vous écris, je me repose plus que de raison sur le correcteur automatique d’orthographe et le volet des synonymes par paresse de dénicher dans ma mémoire le mot exact que je recherche. Mon cerveau n’effectue plus que des opérations simples et répétitives.

La division du travail, imaginée dans ces immenses fabriques lors de la révolution industrielle, a fait perdre les gestes ancestraux aux hommes et ruiné la valeur du travail. Le métier a disparu au profit du même geste effectué huit heures par jour. L’homme est devenu une machine à produire… avant d’être lui-même évincé par de vrais robots sans âme ni pensée.

Dans notre vie quotidienne nous avons réduit notre capacité à nous servir de nos mains. Se raser à l’aide d’un appareil électrique ne demande plus les mêmes gestes élégants. Ecrire sur un clavier nécessité simplement  le même geste aux dix doigts (la plupart d’entre nous n’en utilisent même que deux) tandis que former des lettres manuscrites exige vingt six façons différentes de mouvoir nos doigts.

Nous ne maitrisons plus ce que nous faisons. Nous nous reposons sur la toute puissante technologie. Bien sûr, personne ne nie l’avantage de beaucoup de machines, d’objets (le progrès en somme). Se déplacer est devenu, en moins d’un siècle, une évidence. Effectuer des calculs longs et fastidieux, une broutille. Transformer la nature, un jeu d’enfant. Justement, nous avons sûrement dépassé les bornes car cela était si facile.

Sans nous poser les deux questions essentielles : quelle énergie demandent toutes ces machines et que deviennent-elles en fin de vie ? En résumé : ce qu’elles nous obligent à prélever comme ressources à la Terre et ce qu’elles vont polluer ensuite.

Alors, comment retrouver notre liberté tout en prélevant moins sur notre environnement sans pour autant vouloir (peut-être même devoir lorsqu’il sera trop tard pour changer) revenir en arrière ?

Commencer par se détacher des objets futiles, inutiles, retrouver la prédominance de notre cerveau pour penser, imaginer, rêver.

Retrouver le bon, le juste, le beau geste. Même si cela est plus fatiguant. Cette passion du jardinage (ou du bricolage) n’est rien d’autre que la réappropriation de notre liberté. Le jardinier amateur, le bricoleur du Dimanche choisit son emploi du temps, la manière dont il va s’occuper et retrouve les gestes perdus, oubliés.

Kant proférait que l’homme devait se détacher du matériel, pas de l’humain.

Les seules chaines qui devraient nous entraver ne doivent être que relationnelles. Retrouver du lien. Le lien qui attache, mais qui soutient aussi. Les entraves matérielles ne supportent absolument rien, du moins le font elles seulement en apparence.

Mais en cultivant de vrais rapports humains, nous risquons de nous brûler à d’autres feux. Ceux de la passion.  Nouvel écueil. Avec des attaches bien plus fortes, car plus profondes, que ne peut entraver cette technologie nos mouvements puisque nous parlons, là, de liens psychologiques.

Il faut trouver l’équilibre parfait entre le détachement total, l’ascétisme du Jaïnisme et une vie sociale riche et complète. Savoir se tenir sur le fil qui empêche de souffrir et de faire souffrir. Pouvoir ressentir pour profiter de nos sens sans que ceux-ci se transforment en dangereux tortionnaires pour notre âme ou des armes pernicieuses envers les autres.

Trouver la bonne distance, l’équilibre parfait.

4 Septembre - Big Bang !

Qui, mieux qu’Aurélien Barrau pourrait nous parler du Big Bang ? Laissons Hubert Reeves se reposer d’une vie entière consacrée à l’astrophysique et tournons nous vers ce cosmologiste, militant écologiste, poète et docteur en philosophie au look de hippie nous raconter d’une voix posée et sans bafouilles avec les justes mots, mais sans l’impénétrable glose universitaire ce qui nous est probablement arrivé.

Je ne reviens pas sur notre Histoire des débuts, l’explosion initiale, la libération de photons (« que la lumière fut ! ») 380 000 ans après l’étincelle initiale quand même (380 000 ans : le temps qu’il nous a fallu pour devenir des hommes).  Avant la chaleur ne permet pas la constitution de noyaux d’atomes et la gravité  interdit aux photons de pouvoir s’échapper librement. Suit alors une période d’expansion très rapide, suivie d’un ralentissement. Aujourd’hui, on assiste à une nouvelle accélération, tendant à penser que l’univers est en expansion infinie.

Voilà pour l’avenir. Un cosmos de plus en plus vaste, autrement dit plus de « vide » entre les galaxies et les étoiles. Nos descendants (sur d’autres planètes, la notre n’en a que pour 5 milliard d’années avant d’être avalée par la dilatation finale de notre  propre étoile) ne devraient plus voir autant d’étoiles que nous dans le ciel.

Mais, avant ?  Quoi, avant ? Ben, avant le Big Bang.

Cette question n’a pas de sens, sourit Aurélien Barrau. Et il propose, en guise de non réponse, cette métaphore : qu’y a-t-il au nord du pôle nord ?

Bien sûr.

Donc il y aurait eu un début ?

Qu’y a-t-il de plus singulier, de plus curieux, de plus étonnant : qu’il y ait un début ou pas ? Personnellement, ça me choque un peu, n’est-ce pas ? Il n’y a RIEN et, par un miracle du Saint Esprit, voilà que de la matière apparait.

De la matière ? A ce stade, les chiffres sont impuissants à nous faire comprendre qu’avec nos 70kg, nous ne sommes rien (tout comme nos 90 ans d’espérance de vie face aux 13,5 milliards d’années déjà écoulées).

La masse du soleil est d’environ 1,9884 x 10 puissance 30 kg (cela veut dire multiplier 10 trente fois par lui-même, laissez tomber). Une estimation de la masse totale de l’univers dans son entier propose 10 puissance 23 (un 10 avec 23 zéros derrière) masses solaires. Ne cherchez même pas à tenter de vous rendre compte. De toute manière, cela ne représente que ce que l’on peut voir, ce qui est mesurable. L’invisible, la matière noire, représente entre 80 et 95% de la totalité de l’univers. Peine perdue.

Donc, tout ça, excusez du peu, serait arrivé comme ça, comme un cheveu dans la soupe ?

Ne serait-il pas moins farfelu de penser que tout existe depuis toujours (penser à définir le mot toujours) ?

Mais si tout existe de toute éternité, cela veut dire qu’avant le Big Bang, il existe quelque chose. Alors ? Que fait-on ?

Il y aurait bien une explication.

Celle du rebond (big bounce) où notre Big Bang résulterait d’une concentration extrême d’un univers primitif (le fameux Big Crunch que l’on pensait être notre avenir  : les galaxies,  attirées entre elles par la gravité, se concentreraient en un seul et unique point, une singularité – cela est désormais contredit  par les observations d’un  univers en constante expansion). Moi, j’aimais bien cette idée d’expansion suivie d’une concentration suivie d’un nouveau Big Bang, à l’infini et depuis toujours.

(En aparté : rien n’est moins sûr, car cette matière noire, que l’on ne peut mesurer, ne pourrait elle pas influencer sur la masse totale de l’univers et faire que, celui-ci, à un moment se contracte à nouveau ?).

Bref, il n’y aurait eu qu’un seul big crunch, un seul big bounce et nous serions dans la seconde partie d’un univers éternel qui aurait subi un goulet d’étranglement  à un instant de sa vie.

Oui, mais voilà : l’existence  des trous noirs. Ces entités encore bien mystérieuses, même pour des sommités telles que Barrau (qui passe son temps à les étudier, comme le regretté Stephen Hawkins). Or, il serait probable, du moins possible, que ces machines à avaler de la matière pourraient être de vraies pouponnières d’univers, des machines à fabriquer de nouveaux Big Bang. Ainsi, nous serions, peut-être, nés d’un trou noir issu d’un univers préalable. Et chaque nouvel univers engendrerait des milliards de trous noirs, capables à leur tour de générer de nouveaux mondes.

Les multivers.

Mais cela est une autre histoire. A suivre…

1er Septembre - La théorie de l’effondrement 

Connaissez-vous Arthur Keller ? Sous un look d’adolescent prépubère, ce spécialiste des risques systémiques et de la prospective parvient en deux ou trois phrases à plomber l’ambiance. Invité à un barbecue ou un mariage, il fera souffler aussitôt un vent glacial qui   refroidit jusqu’aux os. Les dépressifs et autres personnes mal dans leur peau ne doivent surtout pas l’approcher au risque de passer à l’acte dans la minute.

Sauf que Arthur Keller ne dit que la Vérité. Celle qui dérange. Celle qui empêche de dormir la nuit ou vous donne d’épuisants cauchemars.  Celle qui résonne longtemps encore dans un coin de votre cerveau.

Il représente ce que, depuis ce vingt et unième siècle annoncé comme celui de tous les dangers  met en avant : la théorie de l’effondrement.

Climatique en premier, avec des hausses de températures moyennes à une vitesse défiant l’accélérateur de particules (ce dispositif un temps annoncé comme responsable du possible inversement des pôles magnétiques, voire d’une pure et simple désintégration des atomes), d’un dérèglement météorologique, rendant nos contrées tempérées enclines à se comporter comme ces zones tropicales soumises à la fois à la sécheresse et aux moussons, toutes deux dévastatrices et  ces fameuses zones bordant l’équateur (où se concentrent mine de rien l’essentiel de la population mondiale) inhabitables.  Je ne reviendrai pas sur ces dégradations inéluctables  - là, on ne peut rien faire, comme tenter de stopper une locomotive lancée à fond sur des rails en pente avec quelques dizaines de wagons de 500 tonnes chacun. Il est trop tard.

L’autre pan de cette théorie du chaos concerne l’économie et, par là, la politique. Bref, notre quotidien. Là, nous pouvons agir.

Arthur Keller suit les pas de Pablo Servigne que je vous encourage à lire. Je sais, ce n’est pas très fun, ni réjouissant, comme de prendre un médicament.

Arthur Keller explique très bien comment notre société fonctionne. Nous dévastons la nature, nous la pillons sans aucune vergogne, nous l’épuisons pour tout transformer en déchets : la pollution. Au passage, nous aurons tout autant détruit le bien être de millions de personnes pour satisfaire le confort et le luxe d’une poignée d’entre nous – dont, ne nous leurrons pas, nous faisons un peu partie.

Seulement, cet effondrement économique, comment va-t-il se traduire ? Quels en seront les conséquences pour chacun ?

Va-t-on vers une nouvelle famine ? Vers une pénurie d’eau ? Ce qui serait pire. On peut tenir plusieurs jours sans manger, guère plus de trois jours sans boire.   Après avoir pillé les stocks,  assisterait-on à des batailles autour des champs, des vergers, des jardinets ? Mais l’eau ?

La finance mondiale pourrait péricliter. Comment vivre dans un monde en pénurie et sans argent ? L’idée rassurante que cela permettrait une nouvelle donne, une égalité enfin retrouvée semble fausse. Devant l’adversité, rares sont les hommes capables de solidarité, d’entraide. Il y aurait encore et toujours une inégalité, simplement les nouveaux riches ne seraient plus les géants de la finance, mais les exploitants de matières premières (nourriture, énergie). Je crains même que les puissants d’aujourd’hui seraient encore les puissants de demain, ayant troqué leurs billets verts contre le nouveau trésor avant qu’il ne soit trop tard.

Va-t-on vers un monde où les déplacements les plus courants ne seront plus possibles ? Yves Cochet prédit même le retour des carrioles pour 2050.

Ce chaos, cet effondrement toucherait bien entendu les plus faibles, les plus pauvres.

Il existe une carte du monde représentant le seuil de température létale, j’entends une température alliée à un taux d’hygrométrie tel que la peau ne peut plus respirer : on meurt. Cette bande s’étale de part et d’autre de l’équateur. Bien évidemment, les populations ne vont pas rester là les bras croisés en attendant le trépas. Ils vont migrer. De préférence vers le nord, l’El Dorado. Comment gérer des millions, peut-être des milliards de réfugiés climatiques ? Nous ne sommes déjà pas capables de tendre la main à ceux qui souffrent. Aurélien Barrau assure que le déplacement d’un demi-milliard de réfugiés climatiques ne se fera pas dans une ambiance de club med. Le spectre d’une nouvelle guerre mondiale n’est pas exclu.

Notre mode de vie énergivore ne peut demeurer en l’état. Mais quand sonnera le glas de notre civilisation goinfre ? 2100 ? 2050 ? Peut-être avant ? Et comment cet effondrement prendra-t-il forme ? Mais surtout, seront nous capables d’y trouver des raisons d’espérer ?

Continuer de penser, non : de croire, car on ne peut penser raisonnablement une telle aberration : pouvoir croitre indéfiniment  (la sacro-sainte croissance économique) dans un monde à l’espace et aux ressources forcément limités.

Face à ce gigantesque défi d’adaptation, il y a deux solutions majeures. Soit on s’y prépare en essayant de nouvelles pistes, à commencer par remettre en cause notre mode de fonctionnement du « toujours plus ». Remettre en cause que l’idée de progrès est forcément liée à une évolution technologique. Je pense que vous vous êtes déjà rendu compte que tous ces objets, gadgets, machines, applications ne nous facilitent pas toujours la vie. Enfin, mieux redistribuer les richesses actuelles qui vont aller en diminuant de plus en plus. Revoir notre copie de fond en comble.

Vivre plus modestement ne signifie pas subir la récession. Décroitre, ralentir, changer de cap n’est pas forcément une mauvaise chose. Il suffit de s’y préparer.

Nous n’avons, de toute façon, pas le choix. D’une manière ou d’une autre nos modes de vie changeront.

Oui, un autre monde est possible. Mais surement pas celui que nous avons souhaité si nous continuons ainsi. La fameuse transition énergétique aura lieu, peut-être même plus tôt que prévu. Il serait plus sage de la mettre en place volontairement, même si cela demande quelques sacrifices, que de la prendre en pleine face. Là serait le véritable chaos.

 interlude - Comment le lièvre ne pourra jamais rattraper la tortue

Un isotope est un nucléide qui a le même nombre de protons mais un nombre de neutrons différent. Il se désintègre. La demi-vie est le temps qu’il va mettre pour perdre la moitié de ses noyaux. C’est grâce à cette horloge que l’on peut dater des roches ou des trouvailles archéologiques par exemple.

Si l’on parle de demi-vie, c’est justement parce que l’isotope ne se désintégrera jamais tout à fait. Il restera toujours quelque chose au bout du compte. La moitié de la moitié de la moitié de la moitié : c’est encore quelque chose, sinon on ne pourrait pas le diviser à l’infini (zéro ne se divise pas).

Jean de la Fontaine avait parfaitement compris ce concept pourtant découvert bien après sa mort.

Dans la fable du lièvre et de la tortue, il l’explique précisément.

Mettons que, grand seigneur et sûr de son fait,  le lièvre accorde à la tortue dix mètres d’avance. Cette dernière avance dix fois moins vite que le rongeur. Pendant le temps qu’il   faudra au champion de la course pour rejoindre le point de départ de l’animal à la carapace, celle-ci aura avancé d’un dixième de longueur en plus : elle sera toujours devant. Durant le temps qu’il faudra au lièvre pour combler cet infime retard, la tortue aura encore progressé d’un dixième. Et ainsi de suite. La distance entre les deux animaux diminuera toujours de plus en plus, mais ne pourra jamais être nulle. Non seulement le Usain Bolt des garrigues ne doublera jamais madame lenteur, mais il ne la rattrapera même pas !

28 Aout - Une histoire de confiance (nus & culottés)

Tous les étés, sur France 5, réapparaissent deux gus qui commencent systématiquement leur périple (leur voyage de vacances, si l’on veut) à poil. Ils voyagent sans argent, demandant l’hébergement  (et leurs premiers vêtements) et le repas aux gens qu’ils rencontrent. Une relation qui démarre en dehors des clous bien plantés que représente l’argent dans nos sociétés modernes permet de retrouver une égalité dans la différence. Je suis différent de vous (moi voyageur, vous sédentaire) mais égal (vous m’hébergez, je vous rends service en effectuant quelques menus travaux ou simplement en vous apportant quelque chose de neuf, comme le simple regard différent sur les choses, un échange d’expériences).

Cette émission est à contre-courant des actualités télévisées, fortement anxiogènes. A la fin de chaque épisode, je reprends confiance en l’humanité et me dit que l’espoir domine. Je n’arrive même pas à comprendre comment le monde tourne si mal avec autant de bonnes volontés.

Un début de  réponse vient en observant comment les gens réagissent. Il y a une minorité qui fait confiance aux deux inconnus d’emblée. Mais la grande majorité est d’abord réticente face à deux jeunes trentenaires qui ne leur ressemblent pas forcément (ce point est crucial : la plupart de ceux qui s‘ouvrent facilement sont d’anciens globetrotteurs, du moins des vagabonds dans l’âme). J’aimerais voir la même émission avec un noir et un arabe en vadrouille. Pas sûr que l’humanité se montre sous son meilleur jour.

Bref, ces gens si frileux au départ se révèlent des perles par la suite. Une fois la barrière de l’inconnu (de la différence) franchie. Ils ne vont plus les lâcher, devenant de vraies mères poules.

Ce sentiment de confiance que l’on accorde est l’ingrédient principal dans la relation qui s’instaure entre des gens qui ne se connaissent pas. La réduction de la différence, qui semble immense au départ et qui s’amenuise au fil de la discussion, permet cette confiance.

Mais où nait ce sentiment ? Dans quelle partie de nous-mêmes se trouve-t-il ? Quels sont les ressorts qui déclenchent nos comportements face à la différence, à l’inconnu ? D’où nous viennent nos peurs ? Je pense que tout est une question d’éducation et/ou d’expériences (ce qui revient un peu au même). Altruisme, ce sentiment de pouvoir se mettre à la place de l’autre : ça pourrait m’arriver à moi, comment je réagirais si j’étais dans cette situation ?

Combien de vocations Nans et Mouts (les prénoms des deux voyageurs) ont-elles déclenchées ?

Je repense au projet de Benjamin Lesage (sans un sou en poche, éditions Arthaud - 2015) de voyager (Pays-Bas – Brésil) non seulement sans débourser un centimes mais avec cette réflexion qu’en faisant de l’auto-stop par exemple,  il dépense de l’argent par le biais du carburant qu’un autre (le conducteur) paiera pour lui. Son empreinte carbone n’est pas nulle. En poussant cette réflexion à son extrémité, on entre dans une autre dimension, comme ces moines bouddhistes  qui n’osent pas marcher de peur d’écraser un insecte, ni même de lui faire de l’ombre. Nos habits ont demandé du travail et ont donc détruit une partie de la planète, notre nourriture également. On en vient très vite à ne plus vivre que comme les tribus primaires.

21 aout - Les mots pour le dire

Marie Cardinal était une prof de philo, publicitaire qui s’est découvert des talents de  romancière. Elle s’est racontée dans le livre qui l’a rendue célèbre au milieu des années 70. Elle parlait de sa psychanalyse.

L’humain est un animal social : il ne peut vivre sans la présence des autres. Parmi ces détails qui nous différencient de nos cousins les mammifères, le langage parlé est certainement l’un des plus   forts. Les mots permettent de désigner des choses non visibles, en somme nos sentiments, ce que nous ressentons, nos désirs, nos rejets, nos rêves. Ils sont les cartes routières qui permettent de mieux se connaitre dans un premier temps, ensuite de pouvoir communiquer avec l’autre. Ils servent à extérioriser ce que nous possédons au plus profond de notre cerveau.

L’auteure décrit parfaitement le cheminement de la connaissance de soi, de son intérieur le plus intime, jusqu’à l’inconscient, véritable centre de recyclage de tout ce que notre raison ne veut pas entendre. Toutes nos peurs, toutes nos angoisses s’y retrouvent dans un maelström inextricable. Et ça fermente, ça gonfle, ça prend une importance radicale. Si on ne déclenche pas une soupape de sécurité, ça peut exploser. L’explosion c’est la violence, autrement dit les mots qui n’ont pas pu être correctement exprimés, ceux qui n’ont pas pu sortir. La soupape c’est parvenir à dire l’indicible. Les amis permettent cet épanchement et pourquoi pas un journal intime. Ce besoin de se confier, pour se trouver, mieux se connaitre.

Dans la plupart des cas, les névroses légères se règlent  de cette façon, par les liens qui nous unissent à nos semblables, cette intercommunication (dans les deux sens, donc) salutaire. Parfois, le mal est plus lourd, plus enfoui, mieux caché. Il faudra l’aide d’un professionnel pour parvenir à découvrir où prennent racines les maux, par les mots. Et réparer ce qui fonctionne mal en y mettant les mots appropriés. Savoir désigner correctement ce qui nous empêche de vivre en équilibre.

Le psychanalyste est cette personne. Mais avant Freud, le prêtre pouvait rendre le même service lors de la confession. Une autorité qui sache écouter. Car l’un ne fonctionne pas sans l’autre : pouvoir parler, utiliser les bons mots et savoir écouter, c'est-à-dire tenter de décrypter les mots que l’on reçoit, être attentif. Cela ne peut fonctionner que si les deux parties sont honnêtes avec elles-mêmes avant de l’être avec les autres. Car dans nos sociétés basées sur la communication, les relations humaines, le regard des autres est primordial. Savoir parfois s’en détacher  est crucial. Pour cela, il faut parvenir à bien se connaitre, devenir plus fort intérieurement afin de démarrer une relation saine avec l’autre, sur un pied d’égalité. La hiérarchie ne doit pas exister ou bien elle doit être contrebalancée (je suis fort dans un domaine et moins dans un autre : la relation avec mon contraire va m’apporter quelque chose autant que je lui apporterai). Là encore, il est important  de trouver un équilibre : pouvoir se détacher des autres, ne leur donner pas une telle importance dans notre vie tout en restant sociable. Cultiver une indépendance sans toutefois virer misanthrope.

Dans « les mots pour le dire », reconnu comme étant largement autobiographique, Marie Cardinal nous parle essentiellement de sa mère ainsi que l’absence de son père. Statistiquement, les névroses proviennent de notre relation à nos parents. La cause en revient à notre espèce qui demande une période beaucoup trop longue liée à l’éducation – entre quinze et vingt ans parfois, soit un cinquième voire un quart de notre vie où nous dépendons essentiellement de nos géniteurs. Cette relation trop proche, fusionnelle, peut causer des troubles irrémédiables. Ajouté à cela, nos sociétés modernes où l’intellect prédomine, où le cognitif devient la règle.

Cependant, y avait-il moins de troubles psychologiques à l’époque (ou dans des civilisations) où l’on n’avait pas le temps de cogiter ? Il fallait faire travailler ses muscles et moins son cerveau. On se posait moins de questions, mais dès que l’on vit ensemble, dans une communauté, au sein d’une famille qui nous éduque en s’érigeant en modèles, il est inéluctable que peuvent apparaitre des désordres inconscients.

Le choix des mots n’est pas anodin. L’importance du monde onirique.

J’invite tous ceux et toutes celles qui doutent du bien fondé de la psychanalyse à lire ce livre de Marie Cardinale qui n’a pas pris une ride en presque cinquante ans.

15 Aout - la Réduction de l'incertitude

Parmi les quelques dizaines de personnes que nous connaissons  (amis, famille, voisins ou simples connaissances), nous sommes parfaitement capable de les distinguer à la seule vue de leur visage, parfois même à l’allure générale de leur silhouette. Un ensemble de détails qui nous permettent de faire la différence sans jamais nous tromper. Mieux : cela marche même pour des inconnus, des personnes que l’on croise pour la première fois. Nous saurons faire le tri.

Cela commence déjà à se compliquer quand il s’agit d’autres types de morphologie. Un blanc aura plus de mal à particulariser un noir ou un asiatique.

Avez-vous remarqué qu’il vous est plus facile de différencier les gens d’autres races qui vivent près de chez vous que, par exemple, une foule d’Ethiopiens ou des habitants d’un village perdu du Laos ?

L’influence culturelle est prédominante, sans doute. On particularise ce qui nous est proche, ce qui nous ressemble, car on possède des points de repère tangibles. Nous avons des éléments de comparaison en masse. L’inconnu nous apparait sans distinction de traits et pourtant il y a tout autant de signes particuliers entre deux aborigènes australiens qu’entre deux banquiers new-yorkais.

Placez-vous devant un troupeau de vaches ou de brebis. N’avez-vous pas l’impression que ce sont des clones ? Même en cherchant le détail qui pourrait nous les faire reconnaitre, il nous est impossible  de retrouver un animal en particulier si l’on revient voir le troupeau le lendemain. Or, le berger ou l’éleveur connait personnellement chaque bête de son troupeau. Enfin, il me semble que passé un certain nombre, il doit, lui aussi, s‘embrouiller.

Et, autre loi immuable liée à la perception humaine des choses et des êtres vivants, on ne peut faire preuve de compassion que devant ce qui nous touche, ce qui nous est proche, ce que l’on reconnait.

L’éleveur d’un troupeau de cinquante bêtes aura plus à cœur leur bien être que le propriétaire d’un cheptel de plusieurs milliers de têtes.

Nous sommes davantage affectés par ce qui peut survenir à nos proches, y compris des personnes inconnues pour peu qu’elles partagent avec nous quelque chose : géographiquement, socialement, culturellement. Ainsi la mort d’un seul individu dans un accident, parce que ça s’est passé près de chez nous (ça aurait pu nous arriver à nous) sera vécu plus intensément, avec davantage d’émotion que la fin brutale d’un village entier noyé sous un éboulement à l’autre bout du monde. Ces gens nous sont inconnus, ils ne nous ressemblent pas, ne vivent pas de la même façon et se ressemblent comme un seul homme.

Le racisme n’est rien d’autre que la peur de l’inconnu, cette indifférenciation (qui se transforme très vite en indifférence) des particularités que nous sommes incapables de préciser.

Pourtant, d’un point de vue génétique, il y a plus de différence entre deux personnes partageant la même couleur de peau, le même passé historique et baignant dans la même culture qu’entre un noir et un blanc.  Si l’on prend pour objet de classification le groupe sanguin, par exemple.

Il se trouve que, d’après des recherches scientifiques, l’espèce humaine dans son ensemble a subi une sorte de goulet d’étranglement il y a environ 70 000 ans. Une sorte d’extinction qui aurait pu être fatale à l’espèce tout entière. N’en sont ressorti qu’une minorité d’individus (on évoque pas plus de 15 000 âmes) dont nous descendons tous, l’entière espèce humaine vivant actuellement sur Terre, du pygmée à l’islandais, du russe au péruvien, de la star du football au paysan birman.

Même sans ce goulet, force est de reconnaitre que la génération spontanée a fait long feu et qu’il n’existe qu’un couple (appelez comme vous voulez, Adam & Eve) dont le génome avait été modifié pour créer une nouvelle espèce et qui est à l’origine de l’humanité entière.

Nous sommes tous cousins. Tous, sans exception aucune.

Nos comportements vis-à-vis d’un autre représentant de notre propre espèce n’est donc affaire uniquement de culture, d’éducation, d’immersion.

Entre en jeu maintenant le concept de réduction de l’incertitude.

Par exemple, si je vous dis que Dominique est un homme, cela enlève le doute inhérent au prénom androgyne pouvant désigner aussi bien une fille qu’un garçon.

Si j’évoque ma petite amie qui s‘appelle Chong, vous allez forcément l’imaginer sous certains traits, alors que je vous dis qu’elle s’appelle Sophie, son image changera du tout au tout, alors que cela pourrait bien être la même personne.

Une grande partie de notre vie sociale repose sur cette réduction, en tâchant de trouver des détails pour mieux connaitre la personne que nous avons en face de nous. Nous désirons qu’elle nous ressemble, qu’elle partage un peu de nos intérêts. A travers toute nouvelle relation, nous cherchons en fait à nous rencontrer (à nous comprendre ?) nous-mêmes ?

Chercher quelqu’un qui nous ressemble nous permet de réduire la peur de l’inconnu, cela nous rassure.

Faire preuve d’intelligence serait peut-être de ne plus chercher les points communs mais admettre (voire rechercher) les divergences. Car c’est de l’inconnu, de la découverte d’autres manières de faire, d’autres manières de vivre, de penser que peut se développer notre propre intelligence. Notre compassion aussi.

3 juillet – nos cousins les animaux

D’après Darwin et sa théorie fondatrice de l’évolution des espèces, nous descendons tous d’un ancêtre unique (et en cela, la Bible ne ment pas – simplement le premier Adam n’était pas humain). On ne reviendra pas là-dessus. 150 ans de découvertes en paléontologie, en recoupements moléculaires jusqu’à cette arme dissuasive qu’est la génétique ont prouvé l’exactitude de ce qui, en son temps et bien des années après (aujourd’hui encore pour certains illuminés), se révèle  être Notre Histoire. A tous. Pas simplement aux humains.

Oui, cette bactérie qui remuait sauvagement il y a… ben, on ne sait pas trop finalement. Moins de 4,5 milliards d’années, c’est certain, date à laquelle s’est formé le système solaire, plus de 550 millions, où débute le Cambrien par la première grande extinction de masse et probablement quelque part dans le Paléoprotérozoïque (reprenez votre souffle), une période qui s’étend sur un bon milliard d’années. Cette bactérie est le point de départ de cette Histoire insensée qui aboutit à notre vingt et unième siècle et qui a de beaux jours devant elle. Avec ou sans nous. Statistiquement sans,  mais ce n’est pas une raison pour tout saccager.

Certes, mais une question me vient à l’esprit : quand est-ce qu’une nouvelle espèce apparaît ?

Il n’y a aucune raison pour laquelle mes enfants soient tellement différents de moi pour qu’ils forment une nouvelle espèce,  n’est-ce pas ? Pourtant, force est de reconnaître que, génération après génération, il se passe quelque chose dans cette modification qui permet de s’adapter à l’environnement. Mais comment repérer cet infime changement à chaque génération ? Lorsque vous faites chauffer une casserole d’eau, à quel moment pouvez-vous dire qu’elle est chaude ? 30 degrés ? 40 degrés ? 50, 60, lorsqu’elle bout ? De la même façon, dans les couleurs de l’arc-en-ciel, il est facile de comparer le rouge du jaune et le vert du bleu, mais regardez attentivement et en détail cette suite chromatique : le changement est imperceptible entre chaque nuance. On retrouve ce paradoxe dans la marche du temps. Les saisons. Tout le monde sera d’accord pour dire que Janvier est en hiver, Juillet en été, Octobre en automne et Avril au printemps. Mais, au-delà de la date inscrite sur le calendrier et qui n’a qu’une valeur subjective, comment savoir si, un jour au hasard de Mars se situe encore en hiver ou déjà au printemps ? Un dix mars ensoleillé aux fleurs épanouies évoquera davantage le printemps qu’un deux Avril froid et brumeux.

Laissez-moi maintenant vous présenter deux oiseaux du grand nord : le goéland argenté et le goéland brun. Les deux espèces vivent au large de l’Ecosse et, plus généralement, dans toute l’Europe du nord, des iles britanniques à la Scandinavie en passant par l’Islande. Pourtant, on retrouve l’une des espèces, mettons l’argenté, avec quelques différences morphologiques. Plus on va vers l’ouest, Groenland, nord du Canada (goéland hudsonien) puis la vaste Sibérie (goéland de la Vega), le goéland argenté l’est un peu moins, argenté, pour finir, en Scandinavie, par ressembler au goéland brun.  Il va sans dire que les deux espèces, puisque différentes, ne peuvent pas se reproduire.

En fait, la discontinuité n’existe pas. Le cas du goéland est exemplaire car son évolution est visible, non pas dans le temps, mais dans l’espace. Chaque millier de kilomètres correspond à une tranche de cent mille ans dans l’évolution générale. Il se trouve par un hasard miraculeux que toutes les petites différences qui ont mené d’une espèce à l’autre sont visibles à un instant t.

Maintenant, imaginez que les primates que nous sommes aient évolués dans l’espace et pas dans le temps (enfin, dans les deux en vérité). Nous aurions toutes les déclinaisons qui ont mené notre ancêtre commun à tous les grands singes (chimpanzés, gorilles, orang-outang) disponibles au même moment. A chaque région traversée, une version légèrement différente de la précédente, pour aboutir à deux espèces franchement distinctes… mais apparentés !

Imaginez ce que cela aurait comme conséquence sur notre rapport aux autres espèces. Pouvant faire le lien direct qui nous unit aux autres espèces, peut-être ne nous érigerions pas en maitres de la nature ? Peut-être leur accorderions-nous des droits, les mêmes que ceux partagés par tous les ressortissants de notre espèce ? Depuis quelques années, la Nouvelle Zélande accorde un statut juridique aux rivières par exemple.

Il suffirait d’un rien pour que tout soit si différent. Si le Christ avait été une femme, s’il avait eu des descendants.

26  Juin – de la langue de bois

L’art de vouloir dire quelque chose sans rien dire. Parler pour s’écouter parler. Parler pour ne rien dire. Artifice suprême de la pensée vide. La langue de bois. Très prisée des politiques mais aussi dans ces nombreux discours d’annonce à tous les niveaux de notre société dite moderne.

Or, cette langue de bois n’est ni sans cause ni sans conséquences. On ne la pratique pas impunément. Tel un prospectus publicitaire, elle permet d’enrober le vide d’une pensée et faire oublier son inconsistance. Elle permet de parader, de noyer le poisson, d’emberlificoter l’esprit de tous ceux et toutes celles qui n’ont pas les bons codes pour décrypter ce langage vide de sens.

Ses conséquences sont multiples et profondes.

Les mots ont un pouvoir sur la pensée. Puisque   nous sommes des animaux sociaux, toute pensée doit être structurée par le langage, la parole. En retour, ce que l’on entend nous influence.

N’avez-vous jamais remarqué la différence de vocabulaire entre la droite et la gauche ? On dit de quelqu’un d’habile qu’il est adroit, que lorsque vous êtes dans votre bon droit vous avez raison, d’un caractère droit qu’il est sans tâche… A l’inverse, un geste gauche risque de vous coûter cher.

On retrouve cette dichotomie dans les rapports hommes/femmes. Un homme public est bien souvent un politicien, quelqu’un en vue, respectable. Une femme publique… Jean Louis Fournier résume bien le propos dans son livre « les mots des riches les mots des pauvres ».

Ce vocabulaire n’est pas employé par hasard. Il permet de formater  des cerveaux moins aguerris. Ainsi s’ajoute à une domination de classe celle de la parole du pouvoir politique et économique.

Franck Lepage décrypte ces excès dans des ateliers de désintoxication  à la langue de bois. Savoir la reconnaitre pour ne plus être dupe. Il s’attaque au politiquement correct qui régit le monde moderne depuis cinquante ans et nous transforme en de gentils moutons bien dociles.

Pour bien montrer la vacuité du discours ambiant, Lepage propose un sketch désopilant que vous pouvez reproduire chez vous entre amis pour passer une bonne soirée. Cela vaut le meilleur des jeux de société.

Prenez quinze ou vingt mots dans l’air du temps. Pour les reconnaitre, il suffit de dénombrer ceux qui reviennent le plus souvent dans ces fameux discours formatés. Ca marche en politique lors de discours de campagne ou d’annonces ministérielles. Ca fonctionne même à tous les niveaux, dès que l’on vous bombarde d’un joli discours qui sonne si bien qu’il ne veut rien dire.

Mélangez bien les mots sous la forme d’un jeu de cartes… et lancez-vous ! A chaque nouveau mot, vous pouvez improviser un discours comme les pros.

Au-delà du côté humoristique de l’affaire qui pourrait faire rire s’il n’était question de nos vies en somme, on prend conscience que nous sommes tous, à un degré plus ou moins sérieux, victimes de notre environnement langagier.

Etre un balayeur ou un technicien de surface change le métier que vous faites, du moins son appréciation. Chômeur n’a pas la même portée que demandeur d’emploi ou, mieux, personne en disponibilité.

Cet excès de langage peut faire mal lorsqu’on enrobe les mots bien sales en de plus jolis termes. Bombardement devient frappe chirurgicale - partant du principe que toute chirurgie tend à soigner, on comprend mieux ce que l’on veut vous dire. Que penser des minorités visibles, de tous ces termes qui tendent à adoucir le moral mais qui peuvent également amollir toute revendication. Lepage n’a certes pas oublié son Mai 68 : en nous caressant dans le sens du poil, on nous domestique, on nous assagit, on nous berne.

La prochaine Révolution n’aura pas lieu.

19 juin – l’art de séduire les filles

Il n’y a pas si longtemps, j’évoquais les proportions de notre cerveau et cette légende (ou rumeur) selon laquelle nous n’en utilisions que dix pour cent. Compte tenu de toutes prouesses possibles chez certains, liées au calcul ou à la mémoire, on serait tenté de croire que nous possédons un moteur de Ferrari pour n’avancer  qu’au ralenti.  

D’un autre côté, à quoi sert d’avoir un si gros cerveau, si gourmand en énergie,  pour ne pas s’en servir ?  Les lois de l’évolution montrent bien que tout ce qui ne sert pas disparait un jour ou l’autre.

J’ai peut-être trouvé la réponse.

C’est le paon qui m’a mis sur la voie.

Tout le monde connait cet oiseau à l’habit franchement éclatant et disproportionné. Se balader avec une telle garde robe en permanence ne doit pas avoir que des avantages. Imaginez-vous affublé d’une telle enseigne publicitaire pour votre propre personne. Les marquises et duchesses de l’ancien régime devaient comprendre,  pourtant dans une moindre mesure,   ce que peut endurer le bel oiseau au quotidien : un corset qui comprimait la poitrine au risque de subir un évanouissement à la moindre émotion ou contrariété et ces robes qui demandaient, trois siècles avant les normes d’ouvertures dans les hôpitaux, des portes aussi larges que des écluses. Je ne parle pas des coiffures alambiquées, pesant parfois plusieurs kilos lorsqu’il s’agissait d’y rajouter une couronne. On ne plaindra jamais assez ces hautes dames de la monarchie. 1789 a fait beaucoup pour la condition de la femme.

Pourtant, c’est du côté du mâle qu’il faut chercher. Depuis que le monde est monde, plus précisément depuis que les êtres vivants ont compris qu’il était plus avantageux et performant de se reproduire sexuellement plutôt qu’en divisant simplement ses propres cellules, on n’a cessé d’imaginer des stratagèmes pour conquérir sa belle… ou attirer son beau.

Partout dans la nature, on assiste à des exhibitions parfaitement extraordinaires, mettant parfois en jeu la sécurité des protagonistes.  Les combats de mâles dominants ne sont pas sans danger. Ces séances séductrices relâchent la vigilance dont doivent faire preuve quantité de proies. Enfin, ce jeu de la séduction est parfois en porte à faux avec son propre bien être. On sait que l’on est amoureux dès que l’on commence à agir contre son propre intérêt.

Mais c’est plus fort que nous. Dès que l’on aperçoit une belle paire de fesses, un joli cul pour parler crûment,  on ne peut s’empêcher de faire le zouave.

Et toutes ces prouesses, parfois bien crétines il faut l’avouer, demandent de l’énergie et un brin d’esprit.

Faire preuve d’humour, exécuter de magnifiques pas de danse, se confronter avec ces compagnons devenus adversaires pour l’occasion,  montrer sa force, son agilité, enfin savoir tourner de belles phrases en vers, peindre ou sculpter le monde pour épater sa belle demande un tant soit peu d’intelligence.  

Séduire nécessite de nombreuses aptitudes intellectuelles. Ainsi l’homme, porté par cette envie de plaire à une potentielle conquête, a délibérément augmenté le volume de sa boite crânienne. Du moins c’est une théorie possible, portée par de respectables archéologues et spécialistes de l’évolution. Cette idée me plait assez. Que notre queue nous ait poussés à nous dépasser pour assouvir ses pulsions reproductrices en augmentant notre cerveau.

Cela expliquerait que nous soyons affublés d’un trop gros cerveau pour ce que nous en faisons.

Cette théorie, bien entendu, ne vaut plus rien dès qu’on s’aperçoit de la bêtise dans laquelle nous plonge parfois l’état amoureux. Comme si le même levier était capable de tout et son contraire.

Il reste encore une question à résoudre, un problème à étudier : comme se fait-il que nous, les hommes, possédions des tétons puisque nous n'allaitons pas?

12 juin – l’harmonie du  paysage

Il n’existe pas un mètre carré sur le territoire français qui n’ait été découvert, parcouru et finalement modifié par l’homme. Il n’existe plus de forêts primaires en Europe, mis à part celle de Bialowieza en Pologne. Même les rochers des pics montagneux ont été équipés pour faciliter leur ascension, même si, depuis quelques années, la tendance est à l’épuration.

Les glaciers eux-mêmes charrient les carcasses des avions échoués ou un matériel oublié ou délibérément laissé sur place.

L’homme s’est approprié son environnement jusqu’à le transformer en profondeur quand ce n’est pas pour le spolier ou le polluer durablement. Tous ces paysages  campagnards d’apparence si naturels ont été, à un moment ou à un autre, façonné par la main de l’homme.

Pourtant, l’influence de notre environnement sur notre bien être (ou mal être, dans certains cas) est établi depuis longtemps.

Un bébé considère le monde comme le simple prolongement de ses membres. Cette sensation demeure tout au long de la vie. Nous sommes en interaction constante avec le milieu dans lequel nous vivons. Nous l’avons intensément bouleversé, métamorphosé en profondeur mais c’est lui,  avant tout, qui agit sur notre psychisme.  

Nait alors le concept de paysage. Nous y sommes tous sensibles à un degré plus ou moins fort. Certains ressentiront davantage ce qu’ils auront devant les yeux. Consciemment ou pas, ce que nous voyons agit sur notre psychisme durablement.  

Un flamboyant coucher de soleil rendra l’instant plus romantique pour peu que l’on soit en charmante compagnie.

Des champs à perte de vue, blés ondulants sous la brise estivale jusqu’à horizon, prés infinis ne provoqueront pas le même sentiment que ces bocages aux haies hésitantes, où la ligne droite n’existe pas.

Le paysage urbain n’échappe pas à cette influence. On n’est manifestement pas tout à fait  la même personne en plein New York que dans le bourg médiéval d’une petite commune d’Occitanie ; on ne ressent pas les mêmes choses en longeant des rues désertes ornées de maisons aux volets clos que dans une artère vivante et bruyante.

La position que l’on occupe dans ce paysage joue énormément.  Vivre dans un appartement situé au vingtième étage d’une tour ne donne pas les mêmes sensations qu’au rez-de-chaussée d’un petit pavillon de banlieue ou entre les murs centenaires d’une vieille maison de campagne.

Une yourte, une cabane, un chalet, une tente ou ces cubes préfabriqués ne nous renvoient pas la même image de nous-mêmes.

Il existe une âme des lieux, héritée de présence humaine depuis des dizaines de siècles. On ne peut faire abstraction du passé, comme si des atomes avaient laissé une empreinte de leur action à un endroit précis. Sans même le savoir, on ressentira les endroits maléfiques ou apaisants grâce à une nuée d’indices plus ou moins révélés.

Marcher sur les rives d’un cours d’eau paisible où une rangée de peupliers offrant une ombre sédative peut faire baisser votre tension tandis que suivre le cours d’un impétueux torrent de montagne, charriant de gros blocs de pierre, hurlant sa force dans des échos formidables tend à vous dynamiser l’âme.

Le paysage qui nous entoure, et que l’on s’approprie d’une certaine façon, est essentiel à notre équilibre mental et physique. Nos capteurs sont en alerte à chaque instant. Si la vue reste primordiale, il ne faut pas négliger les autres sens.

Ainsi l’ouïe. Essentielle comme l’a prouvé le compositeur R. Murray Schafer en inventant le concept de paysage sonore, d’écologie sonore.

Faites ce simple test : essayez de déterminer chacun des bruits (ou des sons) que vous percevez à un instant précis.  Vous serez surpris de n’entendre la plupart du temps que des sonorités de moteurs, y compris à la campagne.

Les moteurs ont envahi notre paysage sonore et malmenés nos oreilles qui ne parviennent même plus à distinguer les sons naturels. La musique que l’on écoute sur nos appareils modernes est encodée et compressée en format mp3 qui permet de réduire la taille du fichier mais aussi de compresser l’étendue du spectre sonore. Si vous lisez un morceau en utilisant un vumètre, vous constaterez que l’aiguille ne bouge quasiment pas : le volume reste toujours au même niveau. Il n’y a plus de respiration musicale. Plusieurs études ont démontré que cela était néfaste pour nos oreilles.

Ce paysage sonore ajoute à notre équilibre psychique, se mêlant au visible. Peuvent également s’y ajouter les odeurs. Nous ne sommes que le résultat de nos capteurs sensoriels.

Non seulement le paysage en lui-même est primordial à notre équilibre mais sa nature même est essentielle. De quoi est fait ce paysage ? Ainsi les lignes droites des grands ensembles jusqu’aux champs tirés au cordeau n’auront pas la même portée sur notre mental que des courbes naturelles, une dissymétrie spontanée.  Les matériaux ont également leur importance. On ne sera pas tout à fait dans les mêmes dispositions face à de la pierre et du bois, substances naturelles que notre espèce côtoie depuis ses origines, que face au béton, verre, plastique, matières travaillées, issues de cette volonté typiquement humaine de vouloir tout transformer. Voilà pourquoi il est bon et salutaire d’étreindre les arbres, de marcher pieds nus, de caresser l’herbe ou de s’ébrouer dans l’eau.

L’homme est un animal social. Il ne pourrait pas vivre sans ses congénères même si parfois ils l’agacent fortement. Mais l’homme est avant tout un animal : il a besoin de la présence d’autres animaux. Les animaux domestiques peuvent  palier à ce manque de contact, mais il est encore plus indispensable de pouvoir côtoyer des animaux sauvages, du moins bénéficiant d’une certaine liberté – par définition, un animal ne peut rester réellement sauvage que dans un environnement sauvage, chose désormais impossible en Europe.

Cette proximité renvoie à l’homme sa condition d’espèce vivante s’insérant dans un environnement naturel. Depuis que nous avons développé notre cerveau au-delà de toute limite raisonnable, nous n’avons cessé de nous élever au-dessus de notre condition, jusqu’à vouloir dominer la nature en l’asservissant à nos volontés de progrès. Ce que nous appelons le progrès.

Mais, d’un point de vue biologique, nous ne sommes guère différents de nos ancêtres vivants il y a cent mille ans. Nous avons besoin de points de repère.

Cette immersion dans le paysage tend à rechercher l’harmonie. Tout ce qui nous entoure est en quelque sorte notre maison. Une étude a démontré que 99% des gens n’arrivent pas à bien dormir lorsqu’ils arrivent dans un endroit nouveau. D’archaïques mécanismes se mettent en route pour assurer notre sécurité. Nous ne pouvons atteindre  cette plénitude qu’en nous sentant en sécurité dans notre environnement. Une sécurité de conservation (ne pas craindre pour sa vie) mais aussi une sécurité pour notre santé physique et mentale. Se sentir bien, rassuré, en harmonie. L’air que nous respirons, la nourriture que nous ingurgitons jusqu’au paysage que nous avons en permanence sous nos yeux.

Notre environnement est une grande œuvre d’art, nous permettant de nous sentir en sécurité, flattant notre besoin viscéral de beauté et d’harmonie.

La protéger, c’est nous protéger.

 

5 juin - Du bon usage de la mémoire

Vous rappelez-vous ce que vous avez fait il y a un mois, jour pour jour ?  Probablement pas. A moins qu’un événement marquant ne surgisse, toutes vos journées se ressemblent tant, même si vous avez la chance de faire un métier passionnant qui ne se répète pas. Si vous sauvez des gens (pompier, médecin, assistant social) si vos journées sont différentes en apparence, il arrive un moment où même cette diversité devient une routine.

Maintenant, dites-moi ce que vous faisiez le 11 septembre 2001. Il y a fort à parier que chaque détail de cette funeste journée vous revienne en mémoire comme un déclic. Vous serez capable de me dire dans quelles circonstances vous avez appris la nouvelle : en écoutant la radio ou en regardant un des flashs spéciaux télévisés. Peut-être votre compagnon ou votre compagne vous a téléphoné  (en 2001, l’usage des téléphones mobiles était déjà bien ancré). Plus surement, c’est un de vos collègues qui vous a annoncé l’impensable si bien que vous vous êtes demandé s’il ne vous faisait pas marcher, les tours jumelles ayant été percutées en plein après midi, heure française.

Par ricochet, votre cerveau a gardé en mémoire quelques détails insignifiants liés à cette nouvelle hors du commun, détails qui auraient disparu depuis longtemps si rien de tout ça n’était arrivé.

Tout le monde se souvient de cette petite dizaine de journées qui marquent une vie : la rencontre avec l’être aimé, un mariage, un enterrement, une naissance, une promotion inespérée, un examen difficile réussi, un exploit humain ou sportif accompli.

Même si on ne connait pas exactement les limites de notre mémoire (certains sont capables de se souvenir du texte d’un livre en entier, les comédiens connaissent par cœur plusieurs pièces, sans parler de toutes ces connaissances utiles à la vie quotidienne : comment cuisiner, conduire une voiture, remplir des paperasses), un système évite de l’encombrer de détails insignifiants pour la bonne marche de l’ensemble.

Une passion assouvie peut déployer des quantités d’information que la mémoire garde bien au chaud. Je reste interloqué par ces spécialistes sportifs capables de régurgiter n’importe quel exploit et les conditions qui ont permis cette réalisation. Ces champions de Scrabble qui connaissent chacun des 80 000 mots du Robert. Ces férus d’Histoire qui ne s’emmêlent jamais les neurones dans les dates des grandes batailles,  connaissant le nom des généraux, les lieux des conflits, les causes et les conséquences des guerres qui ont émaillé la vie des humains. Ces entomologistes sachant sur le bout des doigts la vie de la moindre bestiole et ses particularités physiques. Sans évoquer cette première année de médecine où l’on doit apprendre par cœur des livres entiers. Tout le jargon lié à n’importe quelle activité, n’importe quel métier.

La meilleure arme pour imprimer notre mémoire est l’émotion. Plus efficace que la répétition dont des générations de maitres d’école ont pourtant établi leur base pédagogique.  Utiliser l’émotion pour mieux apprendre mais aussi et surtout pour remplir ses journées.

Nous vivons 80 à 100 ans pour les plus valeureux d’entre nous. Mais combien de journées sont vécues de la même manière ? A l’automne de votre vie, de combien de journées vous souvenez-vous réellement, avec précision ? Avez-vous bien rempli votre existence ?

Je ne parle pas d’avoir fait de grandes choses ni même beaucoup de choses. Mais celles qui comptent, à commencer par vous réaliser vous-même et répandre le meilleur de vous  mêmes tout autour.

Vivre chaque journée en se levant comme si c’était la première et en profiter comme si c’était la dernière.

Pourquoi on se rappelle longtemps après nos souvenirs d’enfance ? Parce que c’étaient des premières fois. Un peu comme si vous écriviez à la craie sur un tableau parfaitement noir ou, mieux, sur du sable. Au fur et à mesure que vous l’utilisez, les écrits sont moins visibles, ils impriment moins bien, ils se mêlent les uns aux autres, se confondent.

Pour éviter cette routine du quotidien qui détruit à la fois notre mémoire, du moins la noie, gomme nos sensations jusqu’à mettre en danger notre couple, il faut essayer de recréer ces premières fois. En regardant le monde sous un autre angle, par exemple. Diversifier au maximum les activités, y ajouter de l’émotion afin de vivre plus intensément, à la fois pour vous et aussi pour les autres.  Il n’est pas besoin de partir tous les quatre matins au bout du monde, mais parvenir à regarder autour de soi avec cette curiosité de celui qui voit pour la première fois. Pas utile non plus de découvrir quelque chose qui va révolutionner le monde ou inscrire son nom au panthéon des gloires réservées à une poignée d’élus. Juste, au quotidien, faire de chaque jour un jour unique.

 

 

29 Mai - Contingence

L’homme,  j’entends l’humain au sens de son espèce - n’y allez pas voir un machisme déguisé ou un féminisme revendicateur qui n’ont pas leur place ici - l’homme possède donc cet immense défaut de se croire le centre du monde. Littéralement.

On a d’abord cru que tout tournait autour de la Terre, du moins que notre planète était le centre de tout (pour les rotations, il a fallut attendre quelques siècles et de bonnes observations pourtant toutes simples et à la portée de chacun).

Sur cette planète même, l’homme occidental doué d’une ambition hors normes, a représenté « son » monde comme ça l’arrangeait bien. Le nord est en haut, le sud en bas.

L’homme se pense le centre de l’univers tout autant qu’il se croyait de toute éternité. Longtemps il était admis que l’âge de la Terre coïncidait avec notre existence, 8000 ans tout au plus.

Premier coup porté à cette douce et réconfortante conviction : la découverte de l’âge réel   de l’univers. Les conceptions créationnistes chancelèrent  devant ces millions puis ces milliards d’années d’existence.

Second coup, tout aussi fatal : la confirmation que notre système solaire n’est pas au centre de la galaxie, mais situé dans une lointaine banlieue et que notre Voie Lactée ne se distingue pas par une position privilégiée dans le grand tout qu’est l’univers.

Raconter l’Histoire de la Vie en commençant par ses débuts jusqu’à notre très cher vingt et unième siècle rend à l’Humain ses lettres de noblesse. Instinctivement, on pense que TOUT ce qui est arrivé l’a été pour que l’Homme apparaisse, qu’il y avait,  dès le départ, un objectif, un but, une conclusion. La conscience devait forcément émerger de la vie, elle-même le résultat de conditions favorables (planète tempérée, présence de l’eau, de quantités de minéraux).

Dans cette façon de voir les choses et de raconter l’Histoire, la complexité du vivant aboutit forcément  à l’Homme puisque c’est notre point de référence ultime, une ligne d’arrivée.

On pourrait prendre en exemple la vie extraordinaire d’un homme qui échappe à une épidémie, puis traverse une guerre terrible, sort indemne d’un accident de voiture puis d’un crash d’avion et d’un déraillement ferroviaire. Vu de sa vieillesse, il serait tenté de croire que quelque chose ou quelqu’un veille sur lui, que tout cela a forcément un but, sinon à quoi bon ? Pourtant ce n’est qu’une suite de hasards et de coïncidences. On appelle ça la contingence. Et, malgré tout, tout cela n’est en rien si extraordinaire. La loi des grands nombres. Comme gagner au Loto. Personnellement, vous avez peu de chance de décrocher la timbale. Mais multipliez par un million, par un milliard le nombre d’essais : vous trouverez au moins un gagnant à chaque tirage. L’histoire de notre homme tellement chanceux est quasiment improbable d’un point de vue mathématique des probabilités, mais en multipliant cette singularité par  des milliards d’existences, cela peut, cela doit arriver.

En conservant ce principe d’un dessein de mère Nature (ou d’un Dieu quelconque), on pourrait tout aussi bien asséner que le but ultime était ces gros lézards si l’on se place à un point situé il y a 65 millions d’années. Et pourtant, une simple météorite a réduit à néant ce bel objectif. Croire que l’Humain est LE stade ultime de la création, c’est tout à fait la même chose. Nous ne sommes qu’une minuscule brindille accrochée à une petite branche, elle-même issue d’une branche plus grosse rattachée à un tronc qui forme l’arbre de l’évolution.

En lisant Richard Dawkins, qui raconte notre Histoire en partant d’aujourd’hui et en remontant le temps, on s’aperçoit de la futilité de nos prétentions. On constate toutes ces tentatives vouées à l’échec, ces millions d’espèces disparues avec ou sans grande extinction. Une espèce est mal adaptée ? Elle disparait. L’intelligence n’a rien à voir là dedans. Elle n’est ni plus ni moins influente que la force musculaire ou la capacité immunitaire à faire face à son environnement.

Cet arbre de la Vie foisonne de partout. Comme si la Nature  aimait à ce point jouer au grand jeu de la Vie. Elle tente sa chance à chaque instant.

La contingence.

A ne pas confondre avec le hasard.

Dans le déroulement de toute histoire, des faits minuscules peuvent faire prendre une tout autre direction à l’intrigue. Un film illustre parfaitement  le propos : Retour vers le futur. Spécialement le deuxième épisode où l’histoire a été modifiée à cause d’un changement dans le passé. On assiste ainsi à deux mondes parallèles, tout aussi plausible l’un que l’autre. Ces circonstances, ces choix vont déterminer un avenir un poil différent et pouvant aboutir à un futur complètement différent.

C’est la théorie évoquée par le géologue Stephen Jay Gould dans son livre « la Vie est belle » (en référence à un autre film culte, réalisé par Frank Capra à la veille de la seconde guerre mondiale). Selon ce spécialiste, et en se basant sur la découverte d’une multitude de fossiles (le schiste de Burgess) prouvant que l’arbre évolutif n’est pas un cône qui s’épanouit en de plus en plus de diversité et, où l’homme apparait tout en haut de la meilleure branche, trônant sur le monde ; selon lui donc si l’on déroulait à nouveau le film de l’Histoire de la vie sur Terre, il n’y aurait que peu de chances que l’intelligence, la conscience apparaisse.

Pourquoi pas ?

Faites un petit test. Prenez votre propre vie. Un sujet que, normalement, vous connaissez parfaitement. Imaginez un détail qui n’aurait pas été le même dans votre passé. Qu’on vous ait échangé par erreur à la maternité avec un autre bébé, comme le relate Patrick Dewaere dans le film Coup de tête : une bataille de bébés en nurserie qui auraient arrachés tous leurs bracelets. Ou bien un choix différent dans vos études, sur le choix de votre partenaire, votre boulot. Est-ce que votre vie aurait vraiment été différente dans d’autres circonstances ? Ou, en revanche, est-ce que les circonstances extérieures (le lieu où vous vivez, la personne dont vous partagez l’existence) ne changent globalement pas grand-chose à ce que vous êtes devenus. 

Y  a-t-il réellement un but à toute cette évolution ? Au cœur des étoiles, la réaction chimique crée de nouveaux éléments, plus lourds, plus complexes. La vie sur Terre va dans le même sens de toujours plus de complexité. Nous sommes passés de la bactérie à des organismes plus complexes.  Mais rien n’indique que la conscience soit une avancée majeure dans cette complexité. Dans un million d’années, la Terre risque d’être le royaume des mousses, lichens et d’une armée d’insectes.  Toujours plus complexes, mais où l’intelligence telle que nous la définissons serait absente. Les insectes. Dans le cas d’une probable prochaine extinction massive, ils sont mieux armés car leur cycle de vie étant plus court, ils sont capables de s’adapter plus rapidement à des conditions qui changeront trop vite pour que les grands animaux,  mammifères en tête, puissent évoluer de concert.

J’avancerais même une autre idée. Celle d’aller vers toujours plus de choix possibles,  peut-être  la marque du temps, j’oserais dire du progrès. Se diversifier au maximum.  Essayer quantités de possibilités – ce qui s’est passé après chaque extinction massive : une explosion de formes de vie comme un feu d’artifice suivie d’une décimation : les moins adaptés disparaissent.

Stephen Gould avance cette idée qu’une forme de vie qui a réussi n’est pas forcément la plus intelligente, les grands prédateurs, les opportunistes de tout poil mais là où l’on rencontre le plus d’espèces différentes, à l’image d’un magasin réputé qui offre le meilleur choix possible. A ce jeu-là, l’espèce humaine végète dans le peloton de queue puisqu’après la disparition de Néandertal, nous sommes bien seuls dans notre niche (on a recensé une bonne douzaine d’espèces humaines différentes par le passé).

 Le progrès ne serait donc pas l’unification mais  la diversification extrême. La complexité et l’unicité ne sont pas antinomiques : elles vont même de paire. Même si on a besoin d’une unicité de cellules pour former un corps et un cerveau complexe.

26 Mai - Qu’apprend-on à l’école ?

Satish Kumar, écologiste, pacifiste et pédagogue, prône cette maxime : éduquer l’esprit, mais aussi les mains et le cœur.

Nos sociétés, devenues si technologiques, se focalisent essentiellement  sur l’esprit. L’instruction a prit une place considérable dans nos vies. Celle-ci dispense le savoir théorique,   venant  de l’extérieur tandis que l’éducation qui permet de vivre ensemble et, avant tout, avec soi-même, ne fait  (ne devrait) que révéler ce que l’on possède en nous.

Reste à déterminer dans quel but sont distillés toutes ces informations, ces conseils, ces règles. On peut former des personnes pour un projet de société, où chacun doit avoir sa place et œuvrer pour le bien de la communauté, ou bien s’évertuer à développer le potentiel de chacun, en respectant son identité, ses goûts, ses envies.

L’esprit.

Chacun connait l’aphorisme « mieux vaut une tête bien faite que bien pleine »   et ce mot de Pascal qu’il est préférable de savoir un peu de chaque chose que tout d’une seule. Mieux que d’apprendre le monde par cœur, il est plus judicieux de faire fonctionner son cerveau en mettant en pratique logique et déduction.

Ce fameux socle de connaissances indispensables à la vie en communauté doit rester une base et non un objectif. Savoir exprimer sa pensée (encore faut-il être capable d’une pensée) le plus précisément possible en maitrisant un vocabulaire aussi étendu que possible, tout en restant concis. L’orthographe ne doit pas devenir un intégrisme de la langue, mais permettre d’utiliser les mots et la syntaxe de manière optimale afin de comprendre et d’être compris.

Le calcul ne doit pas se résumer à ces  radotages  de tables de multiplication redondantes (lorsqu’on sait la table des 2, on connait celle des 4 et des 8, même chose pour 6 et 9 alors que 5 n’est que la moitié de dix). Encore une fois, mieux vaut utiliser son cerveau que rabâcher bêtement ce que l’on ne parvient même pas à comprendre.

Savoir où l’on se trouve et d’où l’on vient. Une Géographie centrée sur la personne (apprend-on à l’école comment s’orienter, par exemple ?) et une Histoire directement connectée à la vie quotidienne : quels ont été les événements qui ont permis que je vive ici, dans cette ville, ce pays, parmi ces gens ?

Les mains.

Ne pas savoir quoi faire de ses dix doigts devrait être une honte maudite. Le cerveau dicte aussi bien les pensées que les gestes et il n’y rien d’avilissant à savoir jardiner, fabriquer, réparer. Cela demande une coordination, une précision,   détails tout aussi honorables que de savoir présenter une thèse ou un mémoire. Mais cette éducation manuelle ne doit pas s’arrêter aux seules mains. Le corps dans son ensemble doit être formé, d’abord dans un souci de santé à préserver, ensuite afin de pouvoir se sentir bien dans ce monde. L’agilité et la souplesse dont bénéficie le tout jeune enfant ne devraient pas pouvoir se raidir avec les années. Un nourrisson peut se mordre les doigts de pied : combien d’adultes sont capables encore de le faire ?

Il ne faut pas tarder à éduquer le corps  et l’esprit : celui de l’enfant est plus souple, plus malléable, comme une pâte à modeler. L’apprentissage d’une ou deux langues étrangères (par immersion  si possible) est plus facile dans l’enfance. Tout comme s’adonner à un instrument de musique. Toutes les sciences plus spirituelles, cognitives, ne doivent être abordées  que plus tard,  lorsque l’adolescent possède une base solide sur laquelle peuvent se greffer des choses moins pragmatiques.

Puisque le jeu est l’essence de l’enfance, pourquoi ne pas l’utiliser comme agent essentiel de l’enseignement. Tous les animaux apprennent la vie par ce biais-là. Le jeu doit être présent à la fois dans l’éducation corporelle mais aussi dans l’acquisition de savoirs plus théoriques, il doit demeurer le vecteur de toute motivation, sans laquelle aucun apprentissage n’est possible.

L’école ne doit pas être une prison mais un parc d’attraction.

Le cœur.

Peut-être la partie la plus cruciale de l’éducation. On ne devient pas un Homme sans grandir son cœur. Les grands sentiments naissent de situations uniques et fortes, mais éduquer son cœur c’est découvrir et mettre en œuvre la compassion, l’altruisme, le sens du don. Savoir comprendre l’autre, y compris les autres espèces animales. Cette grandeur d’âme dont est capable l’être humain (peut-être en est il  la seule de toutes les créatures) est le privilège de sa position élevée : s’il doit être supérieur à quelque chose, c’est bien par et dans ce sentiment de compréhension et d’empathie.

Un corps, un cœur et un esprit bien formés non pour s’insérer dans un monde inhumain, mais pour y vivre en pleine possession de ses facultés et ses capacités et, peut-être, permettre de le modifier, d’en faire un monde meilleur.

Accompagner la perspicacité et les aptitudes de l’enfant sans le freiner ni le contraindre, mais en le poussant  à perfection, l’excellence. L’élite n’est condamnable davantage  par son mépris envers les inférieurs que par son réel savoir.

Eviter toute échelle de valeurs hiérarchiques, une activité jugée moins noble, moins importante qu’une autre. Tout se vaut dans ce monde lorsqu’une même volonté de bonté et de progrès est engagée.   Il n’existe pas d’activité inférieure à une autre lorsqu’elle est vouée au bien collectif.

Enfin, ne laisser personne sur le bord du chemin. C’est à l’instructeur de s’accorder à l’élève et non l’inverse. Chaque talent doit être révélé. C’est le devoir de toute société dite humaine. En contrepartie, le devoir de l’élève sera de la servir de son mieux.

22 Mai – la société du paraitre

Je viens de relire « la Société du Spectacle » de Guy Debord. Publié un an avant les événements de Mai 68, il semble être le résumé des revendications du quartier Latin.

Bon, j’avoue que sa lecture n’est pas toujours aisée. Debord est avant tout un universitaire rompu à une glose toute intellectuelle, mais il faut lire Debord, quitte à devoir le relire… et le relire encore. Parce que son chef d’œuvre n’a jamais cessé  d’être d’actualité  et plus spécialement aujourd’hui, où les écrans se multiplient. Pas à la façon du 1984 d’Orwell et d’un Big Brother nous espionnant (ce n’est qu’une partie du problème), mais exactement dans cette déshumanisation programmée que prévoyait Debord,  il y a 55 ans. On pourrait penser que l’avenir lui ayant donné raison au-delà de toute imagination, Debord serait accablé par la réalité des choses. Il le fut, sans doute. En 1994, il a décidé qu’il avait trop vu ce monde qui marchait déjà sur la tête.

Ce qu’il faut retenir de ce « Spectacle », c’est que l’homme ne vit plus sa vie, il la joue, il la représente.

Les réseaux sociaux symbolisent parfaitement cet aspect crucial d’un monde individualisé et représenté.

Jusqu’ici, seule la télévision avait réussi à éloigner les hommes les uns des autres en dressant entre eux un écran déformant. Média totalitaire et dangereux en puissance puisqu’à sens unique : un, ou quelques uns, s’adressant à la multitude.

Debord évoque d’abord ce glissement étymologique de la domination de l’économie sur la vie sociale. De l’être, nous sommes passés à l’avoir, marchandisant les rapports humains. La différence s’est muée en inégalités dès lors que nous étions riches de posséder et non plus riches d’être. Avec les écrans et la représentation, nous sommes passés de l’avoir au paraitre. Posséder n’est rien si on ne le montre pas. Cela crée une distance sociale, renforcée par l’établissement de la division du travail : l’homme devient un produit. En répétant les mêmes gestes, il se sépare de l’objet de son travail, n’en est même plus le réel producteur. L’activité répétée devient alors un travail au sens premier du terme (instrument de torture, déformant à la fois le physique – combien de maladies professionnelles, sans compter les 2 millions de morts annuels selon une étude de l’Oms – et le mental) et non plus un labeur,  un métier qui épanouit, dont on peut être fier. L’homme devient une machine, impersonnelle, quand il n’est pas tout simplement remplacé par elle : il n’a plus qu’un choix, celui de n’être qu’un consommateur (con, sot  et mateur).

La société moderne et ses deux piliers que sont la télévision et la voiture isolent davantage l’homme    au cœur même des mégapoles (foules solitaires). La publicité érige le consommateur en être unique, le persuadant qu’il est un surhomme, mais cela l’isole encore plus sans pour autant le rendre maitre de la politique de la cité.

Le spectateur se sent chez lui nulle part puisque le spectacle est partout. Il est dépossédé de son univers, de son environnement. Le suffrage universel est un leurre : les vraies décisions lui échappent totalement, il ne maitrise même plus sa vie tant on le déresponsabilise en lui vendant quantité d’assurances censées le protéger mais qui, au final, l’emprisonnent. Sa liberté est ainsi grignoté sans qu’il ne s’en aperçoive.

Tout est pensé en vue de cette dépersonnalisation. Les héros modernes (du sport, du cinéma, de la chanson) et ses représentations dans la publicité ne sont que des modèles non atteignables. De la même façon, les modes imposées par ces mêmes idoles : mêmes codes vestimentaires, mêmes habitudes, mêmes prénoms.

Debord ne peut s’empêcher d’inclure une lutte des classes dans son pamphlet. Toute nouvelle révolution prolétaire est vouée à l’échec : la seule réellement réussie, celle de 1789, est la révolution bourgeoise.  Si elle a perduré en imposant le capitalisme puis le libéralisme, c’est parce que la classe bourgeoise détenait déjà le pouvoir économique dès la fin du moyen-âge. Il ne lui manquait plus que le pouvoir politique. Mais Debord ne poursuit pas le raisonnement : actuellement, ce pouvoir économique, c’est bien le prolétariat qui le détient en étant le consommateur d’une société marchande. Il suffit simplement de s’unir. Vaste programme… Peut-être en est-il question dans la note numéro 117 où Debord évoque le pouvoir des Conseils (soviets ?) où le prolétariat est à la fois son propre produit et le producteur même. Il est à lui-même son propre but.

Flirtant avec la métaphysique, Debord évoque le temps, introduit arbitrairement lors de la révolution agraire. En se sédentarisant, l’homme non seulement invente le travail (un labeur réalisé par certains pour d’autres), mais aussi le temps en se projetant dans l’avenir (le temps de la germination puis celui de la récolte et de la conservation). C’est la fin de la liberté, de l’ici et maintenant et la mise en place d’objectifs qui atteindra son point ultime lorsque l’argent travaillera à la place des hommes, en se multipliant par le biais des intérêts (comment créer de la monnaie par l’emprunt).

Enfin, ce qui nous touche plus précisément aujourd’hui, cette frontière entre le vrai et le faux qui semble vouloir disparaitre  après toutes ces décennies de spectacle assénées. La virtualisation du monde (que Debord n’a pas eu le temps d’approfondir) risque de détruire totalement l’être humain. Ne restera que son avatar. C’est, du reste, le projet démentiel de Marck Zuckerberg, chantre de l’économie 2.0, qui entend mettre en place le Métavers. Un univers débarrassé des contingences écologiques, un monde virtuel à la Matrix, parfaitement viable. Nous aurons alors atteint l’objectif ultime de cette fuite en avant : la dématérialisation finale des cellules au profit des bits. Orwell n’avait pas prévu ça. Debord doit s’en retourner dans sa tombe.

 

15 Mai : le même côté du lit (juste une question de point de vue)

Une exoplanète est une planète semblable à la Terre qui tourne autour d’une étoile plus ou moins lointaine. La recherche spatiale développe sérieusement ces domaines de recherche actuellement, dans l’espoir de découvrir, peut-être, une planète où une forme de vie s’est développé, voire une forme d’intelligence.

Pour déterminer si des planètes gravitent autour d’une étoile, il n’y a qu’un seul moyen : repérer la petite différence de luminosité de l’étoile lorsque son satellite passe devant lors de sa rotation. A ce petit jeu,  l’immense majorité des planètes que l’on découvre ont une orbite très proche de leur soleil. Comme celui-ci est moins puissant que notre astre (on appelle ces faibles étoiles des naines rouges), les conditions sur une planète évoluant à une très faible orbite sont sensiblement les mêmes que sur notre bonne vieille Terre. Mais plus proche est un satellite, plus il subit la gravitation engendré par l’étoile. Ainsi, ces planètes trop proches ne peuvent plus tourner sur elles-mêmes. Comme notre Lune, elles offrent toujours la même face à leur soleil. Il en résulte des conditions extrêmes à sa surface. Un hémisphère brûlant avec des températures de plusieurs centaines de degrés, une sécheresse totale et un autre,  constamment plongé dans l’obscurité, un univers entièrement glacé et tout aussi hostile à toute forme de vie. Et, entre les deux, une bande faisant tout le tour de la planète, présentant des conditions tempérées.

Quelle serait notre vie si d’aventure nous habitions de tels lieux ? Transposons la Terre sous ces conditions. Un hémisphère nord couvert de glaces où règne une nuit éternelle. Un hémisphère sud désertique et incandescent. Entre les deux, une ceinture, au niveau de notre Equateur, favorable à l’installation de la vie. Mais quelle vie ? La différence de température entre les deux faces provoquerait forcément des vents assez violents. Les habitués au mistral ne seraient pas dépaysés. Ensuite, si l’on suit cette fameuse ligne courant à l’équateur, on s’aperçoit qu’elle n’est pas uniforme : il y a des océans (atlantique, pacifique, indien). Il reste tout de même quelques lieux habitables : Amérique centrale, Afrique et une poignée d’iles du pacifique.  Imaginez vivre sur une planète condamnée à 80% par des conditions inhumaines. Connaissant notre envie, notre besoin de découvertes, nul doute que l’Homme se serait adapté à de telles conditions. Peut-être que nous aurions développé une technologie nous permettant de partir en vacances dans la nuit de l’hémisphère nord ou se griller doucement les doigts de pied au sud. Cependant, toute notre existence en serait profondément modifiée. Peut-être notre aspect ne serait pas tout à fait le même.

Plus proche de chez nous, il existe la tribu des Pirahas. Ils vivent en Amazonie. Apprendre à les connaitre, c’est comprendre que notre système de valeurs, nos repères ne sont aucunement universels et qu’il existe d’autres façon de vire et voir les choses.

On ne trouvera pas un champion des maths chez les Pirahas. Ils ne comptent que jusqu’à trois. Au-delà, un seul mot : plusieurs. On aura vite compris que l’accumulation qui est la base de notre civilisation depuis la révolution industrielle leur est totalement inconnue. Je doute que l’on rencontre quelque collectionneur en leur sein.

Le rythme de leurs journées n’a rien de comparable au notre. Bien entendu, les Pirahas sont un peuple de chasseurs-cueilleurs, pas d’usine ni de bureau et surement des relations personnelles totalement différentes des nôtres, chacun devant davantage compter sur lui-même. Le découpage du temps est particulier. En effet, ce millier de personnes vivant au fin fond de l’Amazonie, ne scindent pas leurs journées entre la veille et le sommeil : ils dorment entre cinq minutes et deux heures, mais jamais plus. Si d’aventure, notre Terre devait ralentir (ou, moins probable, accélérer) sa rotation, ils seraient les seuls à pouvoir s’adapter. Par là, ils ne subissent aucun effet néfaste du jet-lag : de toute façon, on n’a jamais encore vu un Piraha prendre l’avion.

L’art est très peu présent chez eux, mais c’est bien leur langue qui a fait l’objet de plusieurs études ? notamment l’anthropologue américain Daniel Leonard Everett, seul blanc à savoir parler Piraha. Parler, je devrais plutôt dire siffler. Car cette tribu module les sons, sifflant et chantant. Finalement, c’est ce nous faisons dans une moindre mesure avec nos accents chantants – ou pas. Tous les écoliers du monde seraient ravis de grandir là-bas : leur langue ne possède que sept consonnes et trois voyelles. Apprendre l’alphabet ne prend guère plus d’une journée.

Les Pirahas utilisent leur langue essentiellement pour communiquer : nul mythe fondateur, pas d’Histoire, probablement pas de trace écrite. Ils sont littéralement dans « l’ici et maintenant ». Se projettent-ils dans un improbable avenir ?

Leur identité même est parfaitement différente de la notre : ils changent constamment de noms, de peur que les esprits ne les accaparent. Peu de liens avec les choses, jusqu’à leur propre nom.

Je me rappelle un pote de classe qui n’aimait pas son prénom (ce fut mon cas pendant mes premières années du reste) et qui aurait préféré choisir lui-même. Cet arbitraire est le plus injuste qui soit, à tel point que certains chercheurs pensent que l’attribution d’un prénom particulier influe sur notre caractère. Sans aller jusque là, il serait plus judicieux de ne nommer l’enfant que lorsque celui-ci se différencie d’une autre manière que simplement physique. Les anciens et certaines professions ou villages sont de mon avis : il n’a qu’à voir tous ces surnoms que l’on donne pour mieux cerner une personne. Ces surnoms sont devenus, pour la plupart, nos noms de famille. Bon  sens et logique.

Bref, mieux connaitre les Pirahas, c’est surtout tenter de changer nos points de vue, souvent trop conventionnels.  Pourquoi manger toujours la même chose quand on peut diversifier. Même si on a nos préférences, pourquoi ne pas changer du lieu de ses vacances, sa boulangerie, un trajet quotidien ?

Je n’ai jamais compris pourquoi les couples dormaient chacun toujours du même côté de leur lit. Même chose pour les places à table. Certains permutent de temps en temps l’agencement de leur appartement : voilà un bon début. Et pourquoi ne pas remettre régulièrement ses propres idées, les soumettre à de nouvelles expériences, les confronter à celles des autres ?

8 Mai :  plus c’est petit, plus c’est joli

Dans les années 70, Joel Schumacher publiait un petit essai intitulé « small is beautiful ». L’idée générale démontrait que, globalement, tout ce qui dépasse la mesure tend à s’effondrer, comme un pont mal soutenu ou une galerie minière mal étayée.

La meilleure preuve en est l’effondrement des grands empires. L’un après l’autre, ils périclitent parce que gérer la démesure est impossible. J’avais, du reste,  lu quelque part une théorie assez troublante à ce sujet. L’auteur prétendait que la domination du monde suivait un tracé géographique. Tout commence par l’hégémonie de la Mézopotamie, le berceau des civilisations,  dès que l’homme s’est posé quelque part, à la sortie du Néolithique, environ dix mille ans avant qu’un bébé ne vagisse dans une étable de Bethléem. Ensuite ce fut le règne des pharaons d’Egypte, un peu plus à l’ouest, puis la Grèce antique domina le monde,  encore davantage à l’ouest, du moins la partie la plus civilisée. L’empire Romain, une nouvelle fois un peu plus à l’ouest, prit le relais. Les pays colonisateurs (Espagne, France, Pays Bas et Angleterre) poussèrent la domination du monde avant que celle-ci ne traverse d’un bond l’océan pour attribuer le rôle de leader mondial aux Etats-Unis. Cet empire américain, actuellement sur le point de s’écrouler, est remplacé par la puissance économique du Japon dans la seconde partie du vingtième siècle. C’est maintenant au tour de la Chine de dominer l’économie mondiale  et on annonce la probable prédominance indienne pour le reste du siècle. La boucle sera bouclée. Selon cette hypothèse, nous reviendrions à une prépondérance du moyen orient ensuite. La dictature de l’islam ?

Ce qu’il y a de rassurant, c’est que l’on constate quasiment toujours le succès du bien sur le mal.  Il n’est pas une dictature qui ne s’écroule. Les grands empires, qui ne peuvent tenir en place que par une autorité monstrueuse et une confiscation des libertés élémentaires, ne résistent pas au temps. Napoléon et ses visées Européennes ne s’est pas brisé dans les glaces de la Russie, mais bien par la démesure de son ambition. On ne peut pas imposer le même modèle à des peuples si différents. Une fédération, une mutualisation, oui. Une assimilation, non.

Le nazisme fut battu non par l’ouverture d’un front à l’Est en 1941 ni parce que les Etats Unis, jusque là assez accommodants avec cet état fort et stable (face au modèle communiste), du moins ses principales multinationales qui préféraient, de loin, un régime dictatorial qui ne remettait pas fondamentalement en cause le système capitaliste. Cet empire fut lézardé de l’intérieur, par une multitude de petites individualités. On retrouve la même logique dans le conflit Vietnamien, ce que l’état major américain a mis dix ans à comprendre.

Ceci posé, ce qui ne fonctionne pas au niveau politique ne marche pas davantage en économie. Les grands ensembles sont voués, tôt ou tard, à un effondrement.

Les mégapoles suivent le même chemin. On le constate chaque jour : l’humain est un animal grégaire : il ne peut que vivre ensemble, mais dans une certaine mesure. Dès que la concentration humaine dépasse certaines limites, cela ne tourne plus rond. Je suis convaincu qu’un homme ou une femme ne peut vivre en communauté que jusqu’à un nombre limité, que l’on peut déterminer par la possibilité à chacun de ses membres de se connaitre entre eux. Connaitre pas simplement le nom et le visage, mais un minimum de leur vie, de leurs envies, de leur activité, de leurs rêves et de leurs espoirs. Passé ce nombre, l’indifférence est obligée. Notre cerveau n’est pas capable de nouer plus de relations. Il sature, tout comme la mémoire qui efface au fur et à mesure ce qui n’a pas d’importance.  Il ne viendrait à personne l’idée de saluer chaque personne croisée en ville. On passerait toutes nos journées à ça. En revanche, lors d’une balade au milieu de nulle part, si vous rencontrer quelqu’un, non seulement vous lui souhaiterez le bonjour, mais vous entamerez sûrement un début de conversation. Mieux : si vos trajectoires ne doivent se croiser qu’au loin, instinctivement, vous vous rapprocherez l’un de l’autre. L’isolement rend la solidarité plus active.

Partant de cet axiome, il vaut mieux mille entreprises composée d’une dizaine de personnes qu’une seule multinationale de dix mille employés qui ne se connaissent pas entre eux. J’appelle ça l’éco-diversité, tout comme on parle de biodiversité : plus il y a d’espèce différentes, plus la résilience est possible. Tous les accros aux tables de casinos sauront de quoi je parle. Tout miser sur un seul numéro peut rapporter le pactole, mais surtout peut engraisser les caisses de l’établissement de jeux. La Française des Jeux l’a bien comprit, tout comme la majorité des grands trusts. Diviser pour mieux régner, soit, mais surtout accumuler pour mieux engranger.

Il est encore possible de revenir à ces petites structures, plus humaines, forcément plus proches, plus accessibles, plus souples. Et cela ne dépend que de nous tous. Pas besoin d’un appui politique (bien que fortement souhaité) ni de quelque autorisation  de ces trop grandes entreprises (bien qu’elles feront tout pour tuer dans l’œuf n’importe quelle volonté de grignoter, torpiller de l’intérieur leur sacro-saint gagne-pain).

Ce minimalisme est également souhaitable dans nos vies quotidiennes, afin de ne plus sacrifier les ressources limitées d’une Terre à bout de souffle. Moins de déplacements en avion, des voitures plus petites ou l’utilisation de transports en commun, un caddie moins mais mieux rempli, une avidité moins gourmande, un ralentissement.

Sans aller jusqu’à réduire l’espèce humaine comme l’avait si bien imaginé l’écrivain visionnaire Bernard Werber dans sa « Troisième Humanité », revenir à une certaine mesure des choses permettra à tous/tes de vivre mieux.

1er mai,  Une brève contraction du temps

Notre rapport au temps n’est ni constant ni linéaire. Une seconde n’en vaut pas une autre, certaines minutes valent des heures et d’autres journées se contractent en quelques heures.

Tout comme le ressenti de la température dépend de notre activité (on a moins froid lorsque nos muscles travaillent, apportant de la chaleur dans nos cellules) ou de notre état (une fièvre nous rend plus sensibles au froid), le temps ne semble pas s’égrener pas de la même façon selon ce que l’on fait, selon notre état, les circonstances.

Une journée d’hôpital, prisonnier d’un lit et limité dans nos actions, n’aura pas la même durée qu’un jour de vacances, occupés à des activités choisies et joyeuses.

Cependant, si l’on part deux semaines, rompant avec son quotidien et ses habitudes, la seconde semaine apparaîtra plus courte que la première.

Il devrait en être tout le contraire : l’enjouement de mener sa vie comme on l’entend devrait nous la réduire d’autant. 

Ce paradoxe s’explique par le fait que ce n’est pas la complexité et l’abondance d’activité qui raccourci notre rapport au temps, mais bien la répétition banale des mêmes faits, des mêmes gestes.

Or, quand nous partons en vacances, que se passe-t-il ? Les premiers jours, nous rompons avec notre quotidien, nous balayons nos habitudes. Mais, au bout de quelque temps, une sorte de lassitude s’empare même du plus exalté, nous reproduisons les mêmes gestes, les mêmes habitudes, même si celles-ci sont de nature différente. Chaque nouvelle journée n’est plus si foncièrement distincte de la précédente : ne possédant rien en propre, elle se fond dans toutes les autres. Cette monotonie   rend identique le lendemain de la veille et cela ne nous offre plus aucun point de repère.

Il n’est de constater que, enfant, le temps nous semble s’étirer démesurément sur des siècles tandis que les années défilent comme un Tgv passé un certain âge. La même explication convient : dans l’enfance, nous découvrons le monde à chaque instant, chaque journée est différente de la précédente en cela que nous ressentons des sentiments toujours nouveaux, nous apprenons, nous percevons des choses inédites, nous  éprouvons un nombre infini de « premières fois ». Le monde et notre vie sont constamment changeants, ils ne se répètent presque jamais. Chaque journée, bien distincte de la précédente, est unique. Le temps que l’on ressent prend toute l’ampleur que ces nouveautés demandent. Plus âgés, nous ne répétons que le même état. Ces jours semblables se confondent et le temps s’accélère inexorablement.

D’autre part, le temps ne s’écoule pas de la même manière en fonction du lieu, des habitudes et des coutumes.

Ryszard Kapuscinski, journaliste polonais, raconte ses années  d’Afrique : voulant savoir quand partirait le bus qu’il devait prendre, le chauffeur lui répond tout naturellement « quand il sera plein ». Tout le monde a déjà entendu cette maxime, issue de la bouche d’un ressortissant d’une tribu primaire : vous avez des montres, nous avons le temps.

L’homme occidental est victime  des horloges et des montres : le vrai bracelet anti liberté, nous le portons à notre poignet. Notre plus grande liberté est de s’affranchir du diktat du temps, maitriser son emploi du temps est un luxe devenu rare dans nos sociétés régies par les minutes et les secondes.

Apparemment, le temps a été inventé, plus précisément découpé, au moment où l’Homme s’est sédentarisé. Une tribu de chasseurs-cueilleurs n’a besoin de se situer dans un temps révélé : chaque journée est quasiment la même que la précédente. Dès lors que l’on met en place l’agriculture, on se projette automatiquement dans l’avenir. Entre les semis et la récolte, il s’écoule du temps. Lorsqu’on prévoit l’avenir, en faisant des réserves de nourriture par exemple ou en projetant des actions futures, le temps se met forcément en place. L’Homme occidental a la passion de prévoir, d’une certaine façon il vit dans l’avenir. L’Histoire en découle, indissociable du temps.

Temps et espace sont liés. Nous devons cette constatation au grand Albert et sa théorie de la relativité restreinte. Je ne vais pas gloser sur cette avancée majeure de la physique du XXème siècle. Pour faire court, il suffit de comprendre que plus on se déplace vite, moins on vieillit. Et cela, James Dean l’a bien compris : fendant l’air avec son bolide, il restera à jamais l’éternel adolescent de la Fureur de Vivre, ne vieillissant jamais.

Plus précisément, celui ou celle qui voyage à grande vitesse continue de vieillir de la même façon dans son élément, ses repères. En revanche, ceux qui seront restés sur le trottoir à le contempler auront pris un sacré coup de vieux.

Le temps est élastique, cela est prouvé scientifiquement. Mais l’avènement du cinéma, propulsé par l’invention de la photographie, brouille encore plus nos repères.

Regardez un album de famille. Vos grands-parents sont plus jeunes que vous sur cette photo sépia de leur mariage. Troublant, n’est-ce pas ? Marilyn et James Dean seront toujours plus jeunes que vous.

Mais revenons à ce constat du temps qui ne s’écoule pas à la même vitesse selon ce que nous faisons. Une heure dans une salle d’attente,  attendant un verdict (un résultat d’examen, par exemple) n’aura pas la même durée qu’une nuit entière d’amour…

Tout dépend de ce que nous mettons dans notre temps. Comme nous venons de le préciser, bannir les habitudes et les répétitions est le meilleur gage de ralentir le cours affolant de nos vies trépidantes. Commencer par changer régulièrement d’activité, de métier si possible. Etre curieux des choses, des gens.  Multiplier les rencontres,  venir en aide au plus grand nombre, donner de sa personne : le temps donné à autrui n’est jamais du temps perdu. Cultiver une façon originale de voir, d’appréhender la vie. Toujours se remettre en question. Enrichir sa vie non par le biais de son compte en banque mais par une richesse bien supérieure, celle qui ne s’achète pas, celle qui se mérite.

Bref, remplir sa vie en se levant chaque matin en pensant que c’est le premier jour de notre vie et  l’envisager comme si c’était le dernier.

24 avril,  compétition & coopération

La philosophie et la politiques sont indispensables. La première pour comprendre l’homme, la seconde pour lui permettre de vivre ensemble.

Si la philosophie est l’art de se poser des questions, érigeant le doute  en science, la politique est la science de fournir des réponses, donc supprimer le doute.

Philosopher, c’est expérimenter chaque sentier rencontré au détour d’un croisement, pour savoir où il mène et de quelle façon. Politiquer, c’est connaitre à l’avance le chemin à parcourir, puis le défricher et l’entretenir.

Même si la philosophie peut avoir des accointances avec le réel (c’est du reste souhaitable afin qu’elle ne reste pas cette élitiste théorie qui rebute tant), la politique est plus pragmatique. Elle doit rassurer et guider comme le ferait un Gps.

La philosophie c’est la réflexion, la politique l’action.

La philosophie permet à l’homme d’exercer sa pensée, puis de faire des choix en connaissance de cause. La politique règle la vie en société. Plus nous vivons au contact les uns des autres, imbriqués dans toutes sortes de liens (hiérarchiques, dépendance), celle-ci devient irremplaçable. Les règles appliquées doivent être universelles, concernant chacun et chacune, tout comme les questions philosophiques sont générales. Immuables telles les lois physiques ou naturelles. Elles doivent s’appliquer sans distinction, sans exception.

Les lois naturelles, à l’image des lois physiques ou mathématiques, ne sont ni bonnes ni mauvaises. La nature ne connait pas de morale. Celle-ci est spécifique à l’homme, même s’il est possible que certains animaux en soient capables.

On ne peut donc pas juger un ouragan, une tempête, une éruption. En revanche, l’action de l’homme sur son environnement et le climat en général peut être condamnée d’un point de vue moraliste.

Les courants philosophiques sont bien connus, depuis l’antiquité jusqu’ à l’époque moderne. Ils épousent les problématiques humaines contemporaines tout en restant universels et intemporels. En politique, l’évolution est plus tangible. Elle dépend des circonstances, de l’aspiration des peuples à un idéal de vie, de l’influence des religions, du  progrès de la science, de la recomposition géopolitique du monde. Ainsi est-on passé d’un système patriarcal, hérité de nos ancêtres primates, par la communauté de tribus, puis la féodalité et la royauté, l’empire et la dictature, enfin la république et sa petite sœur, la démocratie, jusqu’aux essais, pas toujours très heureux, d’un socialisme balbutiant.

En ce début de XXIème siècle, le concept de droite et gauche ne semble plus d’actualité, ne reflétant plus cette opposition entre conservateurs et progressistes. J’y vois plutôt une nouvelle bipolarité entre un libéralisme débridé se résumant à « que le meilleur gagne » et son opposition qui fluctue entre un respect des valeurs sociales (les moins favorisés ont tout de même le droit d’exister) et un repli nationaliste, voire communautariste (le « moi d’abord »).

Cela peut se résumer dans cette dichotomie basique qui régit le monde du vivant depuis que la première cellule s’est brillamment reproduite sur cette planète : la compétition ou la coopération.

Notre grand malheur, c’est que lorsque Darwin pose sa théorie de l’évolution comme moteur au vivant, il ne prend en compte que le côté compétition de l’affaire. Les plus adaptés survivent. Ceux qui se battent, qui luttent becs et ongles pour se faire une petite place au soleil. Tout notre système capitaliste et libéral repose sur, à la fois la technologie offerte par la science des XVIIIème et XIXème siècles qui permet la production à grande échelle, formant le socle des démocraties modernes afin que tous puissent jouir de biens de consommation et un confort qui s’affranchit de rugosité de la nature et cette théorie Darwinienne de la compétitivité. Depuis deux cents ans, nous avons mis la nature en cage en s’affranchissant de ses pouvoirs tout en élevant cette conviction que le meilleur gagne au rang d’axiome.

« Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme » dit un proverbe avant d’ajouter, non sans humour, « le communisme, c’est exactement le contraire ».

Car le système soviétique, souvent annoncé comme l’alternative au libéralisme, reposait sur les mêmes postulats : saccage de la nature, glorification de la croissance à tout prix, travail abrutissant les masses populaires. Une autre forme de compétition.

En réalité, cette voie de la coopération n’a jamais été réellement testée à grande échelle sur cette planète. Il serait peut-être temps ?

 

17 Avril,  Se souvenir des belles choses

Connaissez-vous Rebecca Sharrock, cette américaine qui se souvient de tout ? Le moindre détail de sa vie imprimant sa mémoire irrémédiablement, chaque détails imprimé à jamais sur son disque dur interne.  Son sort est-il vraiment enviable ?

A tout prendre, est-il souhaitable de se rappeler absolument tout ou encore subir le syndrome d’Alzheimer ?

Dans le lot d’informations que notre cerveau absorbe et traite chaque jour, à chaque seconde, il y a beaucoup de déchets, redondance ou futilité et pas que des bonnes nouvelles.

Il a été prouvé que les enfants surdoués, jouissant d’une capacité de mémoire supérieure à la normale, ne sont pas les plus heureux. Plus lucides, plus ingénieux que la moyenne, ils perçoivent le monde avec des yeux d’adultes. Ce qu’ils voient ne les enchantent guère. Sans compter l’ennui qu’ils éprouvent à la manière d’une Ferrari bridée à 50 km/h sur une autoroute déserte.

En savoir le moins possible nous rend à cet état végétatif, l’une des composantes du bien être.

Bien être, pas bonheur. Le premier est un état, le second une conséquence.

L’intelligence humaine et son troublant désir d’apprendre encore et encore, ce que l’on nomme la curiosité, le rend impitoyablement malheureux.

On ne constate pas de suicide chez les animaux. Enfin, presque. On a noté d’étranges comportements chez les dauphins, s’échouant volontairement sans que l’on en comprenne la raison.  Ou les éléphants qui semblent décider parfois de leur mort. Et ces oiseaux capables de se laisser mourir suite à la disparition de leur conjoint.

Cela ne devrait  cependant pas être une surprise, puisque ces animaux font partie de cette dizaine d’espèces qui ont conscience d’eux-mêmes (le fameux test du miroir).

L’intelligence nuit au bien-être, mais elle est nécessaire pour atteindre le bonheur.

Soit belle et tais-toi. On pourrait aisément détourner cette maxime misogyne en soit con et profite.

De la même façon que ces présumées avancées technologiques  qui devraient  nous rendre la vie plus facile nous la complique à l’extrême,  pourquoi le savoir, toutes ces informations censées nous éclairer, nous rendent indubitablement d’une tristesse insondable ? Se rendre compte avec une belle acuité de la justesse de la vie, s’approcher de la vérité éclatante (oui, la vérité est toujours éclatante, ne vous en déplaise), nous rend morose. Peut-être parce qu’en en sachant davantage, on se rend compte que l’on ne sait quasiment rien. Du vide de l’existence, de sa futilité, de sa vanité. Outre que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire,   elles sont souvent désagréables à entendre.

La politique de l’autruche a du bon : enfouir sa tête et son esprit dans le sable et attendre que ça passe.

Mais quel est le but de la vie ? En existe-t-il seulement  un ?

11 Avril,  Premier tour

Une fois de plus, les français ont voté. Mal et peu (un tiers des bulletins dévolus à des partis anti-démocratiques et un quart qui ont préféré s’échapper de l’isoloir pour profiter, il est vrai, d’une splendide journée de printemps).

Je ne vais pas tenter une analyse de ce scrutin. Je n’en ai ni l’envie, ni les compétences. Juste jeter quelques réflexions à la lecture de cette nouvelle carte de France qui vont conduire à de plus amples questionnements.

Tout d’abord, le principe même de la Vème république qui induit un exécutif fort, montre bien que ces échéances Elyséennes portent sur des personnalités fortes. Le scrutin présidentiel a toujours mis en avant un homme (plus rarement une femme) qui en impose. Mitterrand, Chirac, Marchais, Sarkozy. Des gueules, des tempéraments. Pas étonnant qu’un polémiste comme Zemmour se soit présenté.

Le clivage gauche/droite, épaulé par les deux partis implantés de longue date dans ce pays (et on les retrouvera certainement lors des législatives, moins axées sur un individu), avait déjà connu une alerte lors du séisme de 2002, puis avait volé en éclats il y a cinq ans (pour la première fois, aucun des deux camps n’était au second tour). En 2022, le cumul des points ne leur accorde qu’à peine 7%. Une modification radicale pour ce scrutin en particulier qui devrait alerter sur le fondement même de cette échéance. Régime parlementaire et démocratique, oui. Course au culte de la personnalité charismatique qui rappelle trop ces monarques passés, non.

Les analystes politiques ont, de tout temps, tenté d’expliquer les clivages (ou les atomisations) du paysage géopolitique par une opposition jeunes/vieux, pauvres/riches, élite/base. Aux chiffres de Dimanche dernier, j’en tire une tout autre conclusion.

Electorat des villes, électorat des champs

Les villes importantes (Paris, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Grenoble, Nancy, Rennes, Strasbourg…) n’accordent au parti d’extrême droite à peine dix pour cent.

Le vote le Pen est un vote raciste mais surtout un vote d’opposition, franchement contestataire. Des électeurs qui votent non pas pour un projet (en l’occurrence un individu), mais contre, pour marquer leur refus, afficher leur colère.

Pour tenter d’interpréter  ce phénomène, il faut reprendre les trois principales motivations du vote.

Pour quoi  les électeurs ont voté pour comprendre pour qui ils l’ont fait.

D’abord, le pouvoir d’achat, thème récurrent de ce rendez-vous électoral, comme si le pouvoir politique (Elysée, Matignon, chambre des députés) avait (encore) une influence sur le pouvoir économique (les entreprises et multinationales). Force est de constater qu’en ville la vie est plus chère, donc raisonnablement le vote contestataire d’extrême droite aurait dû y être plus fort. Ce n’est pas cela. 

Prenons maintenant le thème de l’insécurité, autre grand vecteur de bulletins où, cette fois, le pouvoir politique peut agir. Le pourcentage de délinquance  étant, de loin, plus fort en ville, on aurait dû, là encore, constater un vote de rejet dans les grandes métropoles, spécialement vers un parti qui se targue de résoudre cet épineux problème de sécurité. Ce n’est pas ça.

Le chômage ? Les chiffres sont plus élevés en ville qu’ailleurs. Encore chou blanc.

La France a peur

Reste une quatrième piste : la question de l’immigration. Fausse question, puisqu’on parle souvent de personnes bien françaises, mais qui n’ont pas, malheureusement pour elles, ni la bonne couleur de peau, ni la bonne religion, ni les bonnes pratiques culturelles selon le mètre étalon du péquenot français moyen.

Or, cette peur de l’étranger devrait être exacerbée dans les grandes concentrations urbaines. Mais ce paradoxe n’en est pas un. La France a peur déclamait le célèbre Roger Gicquel. Mais peur de qui, de quoi ?

 De ce que l’on ne connait pas, pardi. Or, en ville, les gens peuvent mettre un visage sur la différence, la côtoyer au quotidien au lieu de la fantasmer. Cette France multi raciale et multi culturelle, qui a, de tout temps, été sa force, est une réalité au quotidien dans les grandes agglomérations.

Dernier point : la carte de France du premier tour 2022 montre une adéquation quasi parfaite entre les bons scores des partis fascistes et le taux élevé d’abstention. Surement une piste à creuser ?

Mais revenons à cette peur qui nous dévore l’esprit et capte notre énergie en pure perte.

D’où vient cette peur, codée au plus profond de nos gênes ?

Vous avez peur de perdre  votre boulot ? Avouez que vous n’y tenez pas tant que ça à votre turbin et que vous devez faire des efforts d’athlètes olympiques  pour vous lever le matin, non ? Quant aux dix pour cent qui, statistiquement, sont parfaitement heureux dans leur activité, il est quasiment certain qu’ils sont en général assurés de le conserver.

Mais ne plus avoir de travail implique une baisse de revenus, une modification de votre vie, un basculement vers l’inconnu. Comment faire avec moins d’argent : devoir changer de voiture, vendre l’appartement peut-être ? Perdre une considération sociale que vous avez mit du temps à obtenir. Abandonner votre place dans la société. Vous avez peur de perdre votre confort, vos repères.

Peur que votre conjoint vous trompe, vous quitte ? Au-delà du cruel coup de couteau à votre amour propre, c’est encore une question de changement dans votre vie : de quoi sera fait demain sans lui, sans elle ? Comment se débrouiller avec les enfants ? Comment se partager les biens matériels ? Autant d’angoisse liée à un saut dans ce que l’on ne connait pas.

Les peurs qui relèvent de la phobie relèvent, là encore, du même schéma. Peur des chiens ? Si l’un vous mord, vous allez devoir soigner votre blessure, peut-être aller à l’hôpital. Encore un changement dans votre confort quotidien. Reste la peur du Vendredi 13. Mais est-ce encore une crainte ? On touche là, plus à la superstition.

Toutes ces peurs liées à l’inconnu peuvent être maitrisées. Il suffit d’en faire l’expérience pour pouvoir affronter cet inconnu qui nous terrifie.

Pourquoi ces aventuriers burinés donnent-ils cette impression de sérénité ? Justement parce qu’ils ont vécu tant et tant d’expériences qu’ils parviennent à maitriser leur peur. A chaque nouvelle situation compliquée, ils ont un schéma adapté, issu de leur foisonnante expérience.

Mais il y a une peur impossible à maitriser, quoi que l’on fasse. 

La peur de la mort. Par définition, on ne peut en faire l’expérience et continuer à vivre comme si de rien n’était.

Cela explique le succès phénoménal de toutes les religions du monde. En rassurant leurs ouailles sur cet inconnu ultime, en balisant ce mystère fatal, elles leur ont fait (leur font encore) faire n’importe quoi.

Mais là encore, ce sentiment terriblement humain (bien que les animaux éprouvent eux aussi, et surement dans de plus grandes mesures, l’effroi pour leur vie) est parfaitement improductif. Peur ou pas de la mort, elle finira par croiser votre route. La solution ? Parvenir à se débarrasser de cette émotion énergivore et devenir tel le cowboy de western dont rien ne peut entamer sa confiance en lui ?

Surement pas. Car la peur est un garde-fou face au danger, tout comme la douleur alerte face à la maladie. Nos capteurs nous renseignent sur ce qui nous attend.

Reste à trouver ce bon équilibre entre témérité et pleutrerie. Et aller voter, sans peur de son voisin, pour et non contre.

 

3 Avril - People have the power

 

Il est désormais généralement admis que pour pouvoir conduire une voiture il faut un permis, obtenu après avoir réussi un examen sur nos capacités à maitriser l’engin.

Il ne viendrait à nulle personne de confier l’enseignement de ses enfants à des précepteurs sans qualification, de même que tout ce parcours du combattant que connaissent bien ceux et celles qui sont à la recherche d’un emploi, même peu qualifié, est censé trier sur le volet les candidats et n’en retenir que les plus adaptés, les plus motivés, les meilleurs.

Lorsque notre propre responsabilité est seule engagée, cela ne porte pas à conséquence et les démocraties dans lesquelles nous vivons tolèrent cette liberté individuelle lorsqu’elle n’empiète pas sur celle du voisin.

Dans ce cas, l’obligation du port de la ceinture de sécurité est une aberration, une atteinte à la liberté individuelle. Qu’on la boucle ou pas, cela ne changera rien à la vie des autres. Autant interdire le suicide.

En revanche, il y a deux domaines dans lesquels aucune qualification, aucun diplôme n’est demandé. Le vote et devenir parent.

Pourtant, si l’on réfléchit une seconde, être responsable d’une vie, de sa conception même jusqu’à sa majorité légale, ce n’est pas rien. Cela demande de sérieuses qualifications. C’est même plus bien plus difficile que de gérer une Pme.   Diriger une entreprise n’est, au final, qu’une affaire de décisions judicieuses, répondant à une certaine logique et la conduite de personnes toutes majeures. Alors qu’éduquer un être relève de toutes autres aptitudes et dispositions. On touche à la plus haute responsabilité qui puisse exister dans ce monde. D’autant qu’un enfant est toute naïveté, toute innocence, il est autant fragile que désarmé.

Et personne n’interdit à quiconque le droit d’avoir des enfants.

Prolétaire. Etymologiquement : celui qui n’a d’autre richesse que ses propres enfants. Comment, et sous quel prétexte interdire un tel droit ? On demande donc certificats, diplômes, un sérieux savoir faire, une conscience professionnelle, de la motivation, un esprit d’entreprise pour la moindre tache subalterne et lorsqu’il s’agit d’éduquer un être vivant, dont on est le seul responsable, nulle garantie n’est exigée.

Voyons maintenant l’autre cas où il n’est pas nécessaire de justifier quoi que ce soit, mais juste de ne pas faire l’objet de poursuites judiciaires. Bref, être un simple et honnête citoyen.

Ce bulletin de vote que beaucoup pensent inutile est accordé à tout le monde. Tout le monde, cela veut bien sûr dire une quantité non négligeable  de personnes qui n’y connaissent rien et n’ont pas même envie de s’y intéresser.

Laisseriez-vous réparer votre voiture à un cardiologue ? Confieriez-vous votre santé à un maçon ? Accepteriez-vous qu’un boulanger apprenne la philosophie à vos enfants ?

Au risque de paraitre peu démocratique, la république grecque était plus raisonnable : seuls 20% de ses habitants étaient de dignes citoyens, ayant le droit de vote et le devoir de s’intéresser et participer à la vie politique. Le reste, femmes, enfants et esclaves (correspondant à nos machines d’aujourd’hui)  n’ayant que le droit de se taire. Mais finalement, l’éducation de la femme et de l’esclave ne leur permettait pas d’entendre la chose publique dans toutes ces particularités.

A bien y regarder, notre démocratie fonctionne un peu de la même façon puisque les 577 députés sont censés représenter 65 millions de personnes en France. Mais, au moins, on peut espérer que ces 577 là sont au courant de la chose publique. C’est leur métier, après tout.

Que cinq ou dix pour cent de la population vote soit au hasard soit pour de mauvaises raisons, cela ne changera pas grand-chose, après tout.

Avant de poursuivre, je souhaite faire un aparté sur ces fameuses mauvaises raisons. En principe, on vote selon ces convictions fondamentales, inscrites  au plus profond de nous même. Résultant de notre manière de penser et notre expérience de la vie, elles sont, comme notre caractère,  quasiment inébranlables. En  principe, on ne les renie pas, on ne change pas de camp au moindre coup de vent ou du sort, on ne retourne pas sa veste pour un oui ou pour un non. Sauf si on vote pour de mauvaises raisons. Penser que le locataire de l’Elysée va augmenter votre salaire, faire taire le chien de votre voisin qui s’égosille au milieu de la nuit, vous permette enfin de trouver un boulot, recoller les morceaux dans votre couple qui bat de l’aile et faire comprendre à l’ado bougon qui vous sert de fiston qu’il pourrait un jour ranger sa chambre… C’est un peu croire au père Noël, n’est-ce pas ? Voter pour un projet de société, pour que la communauté (et pas seulement votre propre existence) vive mieux sont des raisons qualifiables. Toujours aller au général, pas au particulier lors d'échéances qui concernent toute la population.

Donc, cette minorité qui vote mal ne peut avoir un si grand pouvoir. Sûr ? La bipolarité en cours dans une démocratie (même si cette dualité évolue ou change d’orientation) fait que seuls 5% des votants décident du résultat d’une élection. Parfois moins. Les fameux 51% - 49% du deuxième tour. Notre pays est donc gouverné par cette infime portion de votants qui n’entendent rien à la politique mais conservent ce droit inaliénable de pouvoir choisir. Sans aucune qualification, pire : sans aucune motivation. Un bulletin de vote en vaut un autre.

Maintenant, une question se pose.

Dans un pays comme la France, qui détient le pouvoir ?

Les politiques ?

Il fut un temps pas si lointain où l’on pouvait répondre par l’affirmative sans chercher midi à quatorze heures. Dorénavant, ce pouvoir ne s’applique qu’à des situations extrêmes : comme l’apparition d’un virus, par exemple. Et il ne s’agit encore que de privations, d’entraves, pas réellement de pouvoir. On vous mettra en prison si vous ne respectez pas les lois, mais les hautes instances ne viendront pas dans votre salon vous dicter votre vie (en revanche, la télé, si – nous le verrons plus loin). Vous êtes libres de vos mouvements, de vos décisions.

L’économie, les multinationales ?

En apparence, mais en apparence seulement, on peut avancer que ces mastodontes internationaux règlent nos vies quotidiennes avec plus de force que les états, parfois moins puissants. Ce sont ces entreprises qui vous emploient, elles qui vous vendent ce dont vous avez besoin et aussi par la même occasion ce dont vous n’avez pas besoin.

Les pays occidentaux sont devenus depuis une petite cinquantaine d’années des sociétés de consommation. La production nous échappe, la plus part du temps. Nous imaginons et nous concevons (ce qui constitue un pouvoir en amont), d’autres pays (l’     Asie et la Chine  en particulier) se contentent de fabriquer. Mais, au final,  nous sommes tous des consommateurs.

Or, en vertu de l’axiome postulant que dans tout échange commercial, la règle se fixe non sur la valeur qu’accorde le vendeur mais uniquement l’acheteur, nous avons, tous autant que nous sommes et chacun à son propre niveau, le réel pouvoir de décider.

Coluche raillait « il suffirait que personne n’en achète pour que ça ne se vende plus ».

Je connais un atelier automobile qui a décidé de fermer le Samedi après midi. Non, sous le coup d’un soudain altruisme humaniste,  pour offrir à ses employés la possibilité de partager leur temps libre en famille ou avec leurs potes. Non, simplement parce qu’il a constaté que les clients étaient rares à ce moment là.

Nike fait travailler des prisonniers chinois et des enfants sans aucun état d’âme ? Boycottons les baskets à la virgule. Ne serait-ce que pendant six mois. Vos vieilles tatanes peuvent durer encore quelques mois de plus, n’est-ce pas ? Il est certain que cette pression suffira pour faire changer de position le géant américain qui fait courir le monde entier.

Il est avéré que Nestlé utilise des produits cancérigènes dans ses préparations gourmandes ? Même punition : évitons de grignoter ses abondants produits.

Notre moyen de pression est infini. Nous avons le pouvoir définitif et sans appel.

On m’objectera que, si Nike et Nestlé mettent la clé sous la porte (cela reste peu probable, ils préfèreront toujours évoluer que simplement arrêter, on le constate chaque jour avec ce virage « bio » sur les étiquettes), que chausserons-nous et que mangerons-nous ? Justement, ce sera le moment de proposer quelque chose de différent. Ce sera un sacré défi, je le consens. Supprimer une situation désagréable pour la remplacer aussi sec par la même chose, sous des couleurs différentes et que notre argent tombe dans d’autres caisses, toutes aussi corrompues, ne sert à rien. Voilà le vrai défi. Savoir reconstruire après l’effondrement. Proposer de nouvelles structures plus respectueuses de l’environnement et de l’humain. Un éthique en somme.

Il reste des sceptiques ? J’affabule,  serais-je  en train de rejoindre cette hideuse secte des complotistes ?

Il y a pourtant une preuve irréfutable de ce que j’avance. Si ces multinationales, si puissantes que leur chiffre d’affaire dépasse parfois le Pib de certains pays, détenaient  ce pouvoir exorbitant et sans partage, pourquoi s’évertuent-elles  à nous abreuver d’autant de publicité ? Ce conditionnement extrême à chaque instant de nos vies, notamment par le biais de la télévision (mais le net n’est pas plus innocent, lui qui devait être un espace de liberté) n’est-il pas  conçu pour orienter nos choix en matière de consommation ? Elles savent mieux que nous tous combien ce pouvoir pourrait leur échapper si d’aventure nous nous mettions à penser par nous même et ne plus systématiquement suivre leurs conseils. Leurs recommandations. Leurs commandements ?

Reste un épineux problème.

S’il est presque facile de se mettre d’accord à quarante autour d’une table (c’est approximativement le nombre de macro dirigeants qui commandent  le monde économique), il   est autrement plus délicat de s’élever d’un seul mouvement pour des millions, des milliards d’êtres humains. Là encore, une particularité agit dans le sens des multinationales. Notre individualisme constant, porté par un système libéral tout puissant. Les grands groupes ont bien compris ce dilemme et l’encouragent depuis la seconde moitié du XXème siècle. Elles en sont même à l’origine. Ainsi, cet individualisme qui devrait nous mettre à l’abri du conditionnement en faisant de nous des êtres pensants (quoi de plus imbécile, idiot et stupide qu’une foule ?) est aussi ce qui nous empêche de nous réunir.

Notre liberté nous rend égoïstes et notre égoïsme aura la peau de notre liberté.

 

27 Mars -  Masculin & féminin

C’est Claude Lévi-Strauss qui a mis au jour cette constatation sociologique : dans les tribus primaires, les femmes devaient chercher leur futur époux parmi d’autres clans. Il appelle ça la prohibition de l’inceste.

Nous sommes tous issus de tribus primitives. Il y a encore 15 000 ans, nous vivions de cette manière. Cela ne représente pas 500 générations, à peine la possibilité de constater une évolution physiologique de l’espèce. Entre le dernier homme des cavernes et le trader New-Yorkais, peu de différences morphologiques. En revanche, au niveau culturel,  la mutation peut s’observer sur une seule génération. Il n’y qu’à voir l’importance qu’à pris dans nos vies le téléphone mobile, allant jusqu’à changer profondément nos habitudes, nos comportements. Notre rapport à la technologie nous a permis de nous affranchir des lois naturelles : on peut très bien passer toute une vie sans marcher (le strict minimum) ou, plus généralisé, ne pas avoir à produire sa nourriture, ses vêtements, construire son nid. Cette spécialisation des tâches a fait de l’humain un homme machine. La nouvelle révolution numérique va certainement avoir de prochaines répercussions sur notre mode de vie. Et, par là, notre mode de penser.

Mais revenons à Levi-Strauss. Sa constatation est lourde de sens.

Puisqu’il faut, d’un point de vue purement généalogique, trouver chaussure à son pied en dehors de sa propre cellule, cela encourage l’échange entre peuplades. La découverte de l’inconnu. Mettez vous dans la peau de cette femme des cavernes ou d’un homme, votre lointain aïeul, qui quittait sa famille, sa tribu, ses règles de vie pour aller vers l’inconnu. Il devait faire preuve d’une grande capacité d’adaptation, d’ouverture d’esprit, d’abnégation et de tolérance.

Dans la horde voisine, on avait surement d’autres habitudes, on mangeait différemment, on se comportait selon d’autres règles, on obéissait à d’autres lois. Ce changement, cette confrontation permettait de s’élever moralement.

Les voyages forment la jeunesse prétend le proverbe. On y trouve ces racines dans nos lointains ancêtres, dans les gênes de ceux qui ont osé quitter leur cocon pour découvrir le monde. La jeunesse. Peut-être parce qu’à un certain moment, les habitudes et la routine empêchent de s’adapter à une nouvelle vie. On s’encroûte, on se résigne, on abdique.

Par delà cette simple question de patrimoine génétique qu’il faut absolument différencier le plus possible, une morale se détache, toute simple : la peur nait de l’inconnu. En allant vers les autres, en quittant son nid, on tend vers un universalisme pacifié.

Toutes les guerres, les conflits d’intérêt ont pour objet trois causes :

D’abord cet attachement viscéral à un bout de terre, principalement celle qui nous a vus naitre.

Tant que l’homme n’aura pas compris qu’il n’est que locataire sur cette planète et non son propriétaire, il y aura toujours un état, une nation pour en envahir une autre.

Ensuite vient la question de  la religion, mais c’est un peu la même chose : on est si sûr d’avoir raison que l’on veut absolument imposer nos points de vue à nos voisins.

Reste enfin les causes économiques, une simple question de richesse non partagée ou mal distribuée. Cela recoupe les deux autres catégories, chargées d’un égoïsme latent.

Tout comme l’homme ou la femme préhistorique devait aller chercher son ou sa compagne loin de sa tribu,  peut-être gagnerions nous à nous projeter au-dehors de notre petit confort, de notre routine qui nous rassure.

Test : en couple, de quel côté du lit dormez-vous ? A droite, à gauche ? Personnellement, je n’ai jamais compris cette simple et pourtant terrifiante habitude. Tout comme s’asseoir toujours à la même place à table. Le pire, c’est de le faire même quand on est seul.

Je viens de relire le Deuxième Sexe, écrit par Simone « castor » de Beauvoir à la fin de la guerre (la dernière sur le sol Européen). Depuis, la condition de la femme a largement évolué, même s’il y a encore quelques ajustements à effectuer. Le propos a donc largement vieilli, devenu obsolète pour bon nombre de postulats. Il n’en demeure pas moins que les constatations sur l’origine de la nature féminine restent pertinentes.

Pour De Beauvoir, l’homme (masculin)  est un être  de transcendance , c'est-à-dire qu’il peut se réaliser en dehors de lui-même : il crée, il construit, il se bat. Il est tourné vers l’extérieur, toujours en mouvement. Il n’a pas (ou peu) de questionnements existentiels.

La femme, en revanche, originairement occupée à élever ses enfants, est dans une position plus égocentrée, attentiste, elle est immanence.

Lui se réalise dans le mouvement, elle en est réduite à l’attente. Il est plus réceptif au progressisme, elle serait davantage conservatrice.

Cela conduit à de profondes différences, héritées de milliers d’années passées dans ce manichéisme : l’homme est conquérant, la femme plus réfléchie. Elle a le temps pour ça. Elle accordera davantage d’importance aux relations humaines, sera plus observatrice que lui.

Ces talents sont complémentaires et, dans la société d’aujourd’hui, parfaitement interchangeables. Je pense qu’il y a plus de différence entre deux hommes entre eux (ou deux femmes entre elles) que, plus généralement, entre l’homme et la femme.

L’idéal est de pouvoir, de savoir mélanger les deux. Quand on le peut au sein d’une même personne, c’est parfait.

On peut même extrapoler d’un point de vue plus sociologique. Cet attentisme qui est dévolu à la femme, à laquelle on ne demande pas son avis, qui subit les directives masculines, on le retrouve dans la société entre, d’une part la classe dirigeante, créatrice, qui conçoit, et la masse ouvrière qui est chargée de mettre en pratique ou de produire les idées de l’élite. Cette dichotomie se retrouve dans le déséquilibre nord/sud, hérité de siècles de colonialisme : l’homme blanc était celui qui impulsait l’action (incarnant les valeurs masculines), le bon sauvage devant se plier (relégué à des valeurs plus féminines de partage, d’entre-aide, de liens). Il serait temps, il serait bon de mélanger enfin ces deux appréciations de la vie et d’en tirer le meilleur. Savoir créer, décider, inventer, aller de l’avant mais sans oublier ces valeurs plus intériorisées. Le combat féministe est à relancer, cette fois au niveau même de la morale collective. Mélanger les talents, les aptitudes, les compétences comme le peintre mélange les couleurs pour en créer une nouvelle. 

On a souvent déploré l’absence de femmes dans les instances dirigeantes de tout poil. Au nom de la parité, on y est parvenu en politique du moins. Mais les quotas ont leur limite. Ce n’est pas le féminin que l’on a haussé à la moitié de nos représentants, ce ne sont que des femmes… qui, pour atteindre ces postes à elles interdits pendant des siècles, doivent se plier à une certaine manière de penser… encore parfaitement masculine.

 

 

20  Mars  -  La fin des temps

« Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire »

Tout le monde, du moins les plus cinéphiles du lot, a encore en mémoire cette lamentation d’Anna Karenine dans le film de Godard, Pierrot le fou.

Il y a pourtant tellement de choses à faire, ici. J’aimerais que les journées fissent 48 heures ou que notre sommeil ne dure que quelques minutes.  Mais, non : ce serait se priver du bonheur de rêver. S’inventer chaque nuit une nouvelle existence où nous sommes le héros de nos péripéties, multiplier nos sensations éveillées par celles, oniriques, plus fortes et plus intenses.

Parfois j’éprouve une angoisse, des regrets, spécialement depuis que je sais avoir derrière moi davantage d’années déjà vécues qu’il ne m’en reste à vivre. Jamais je ne pourrai faire tout ce que j’ai envie de faire.

Je liste d’improbables inventaires : des livres à lire, des films à visionner, des endroits à visiter, des personnes à rencontrer, des êtres à aimer… Jamais je n’irai au bout.

Comme  cette tentation de tout savoir. C’est physiquement impossible : la quantité d’information qui apparait chaque jour dépasse de loin les capacités du plus volumineux disque dur.

Il s’écrit plus de livres chaque jour que l’on ne pourrait lire, même en diagonale, même ignominieusement résumé.

Il se tourne davantage de films quotidiennement que ces pauvres 24 heures n’offrent de pouvoir regarder, même en avance rapide.

Il nait, à chaque seconde, plus de personnes qu’on ne pourra en rencontrer, en aimer.

Seuls les lieux terrestres sont limités.  Toutefois, même cette liste là est impossible à satisfaire.

Devant ce découragement, j’en viens à éprouver un défaitisme qui se meut en une sombre futilité de la vie.

A quoi bon, après tout ?

Nous ne sommes ici que le temps d’un battement d’aile d’un point de vue géologique.

Qu’avons-nous fait de notre vie. Pourquoi ? Pour qui ? Tout cela est bien dérisoire, si vain, insignifiant.

Qui n’a pas lu « à la recherche du temps perdu », vu « citizen kane », apprécié à sa juste valeur « les tournesols » ou visité Venise ne mourra pas amputé d’une partie de lui-même. Tout cela ne changera rien à l’affaire : nous finirons tous au même endroit, et quasiment de la même manière.

Ne pas avoir aimé,  ne pas avoir été aimé ? Qu’est-ce que cela change, au final ? Ces personnes rencontrées ou pas, finiront elles aussi par s’éteindre. Futilité de l’existence. A quoi bon ?

Dans ces conditions, seul l’art restera. L’art et la philosophie. On se souvient encore de Platon et d’Aristote, deux mille ans après leur disparition.

On écoute encore du Vivaldi et du Mozart.

On a la chance de pouvoir revoir Chaplin et Gabin en noir et blanc et en couleurs.

Tout comme les grands hommes, ceux qui ont façonnés l’Histoire. César, François 1er, Jfk. Mais ceci n’est pas donné à tout le monde.

Alors, que faire ? Se suicider tout de suite, car tout cela n’a pas de sens ?

Il y a quelques années, j’étais parfois pris d’une angoisse existentielle majeure, liée au déroulement inexorable du temps. Au détour d’une interview, j’ai appris que l’acteur Michel Blanc s’effrayait de la même interrogation.

Un jour, je mourrai. Mais la vie continuera après ma disparition. Comme je n’ai pas la chance de croire en quelque divinité supérieure, je doute d’être réincarné à un moment ou à un autre et de pouvoir, par un coup du destin, continuer cette aventure, la recommencer.

Seulement, le temps continuera et d’autres humains naitront dans un monde où je serai absent. Lorsque l’espèce humaine aura disparu, la Terre continuera de tourner. Sans moi. Sans nous. Le soleil explosera d’ici quelques milliards d’années. Cela n’empêchera pas la Galaxie de poursuivre son éternel parcours : des étoiles meurent, d’autres naissent. Toujours sans moi.

Quand cela s’arrêtera-t-il ?

Au vu des observations  et des projections mathématiques actuelles,  il est fort probable que l’univers enfle à jamais, évitant un mouvement perpétuel infini constitué de big bangs successifs donnant suite à des big crunchs comme un pendule qui oscillerait à jamais. L’horreur absolue. Ainsi le temps ne s’arrêterait jamais. Sans moi.

Heureusement, l’univers est en expansion, on le sait, on le subodore du moins. Un jour, suffisamment lointain pour que notre entendement ne puisse même l’imaginer, toutes les étoiles s’éteindront définitivement. Lorsque plus aucune réaction atomique n’aura lieu, lorsque le dernier électron aura terminé sa folle course autour du dernier noyau, lorsque le zéro absolu sera finalement atteint, tout s’arrêtera. En est-on si sûr ? L’espace et le temps sont liés, n’est-ce pas Albert ? Un univers démesuré, fixe et immobile, constitue quand même un espace. Donc le temps qui l’accompagne. A moins d’imaginer que les trous noirs ne règnent en maitres absolus et encore, cela ne fait que déplacer le problème : un trou noir, avaleur de matière, demeure encore quelque chose. D’autant qu’il est possible que ces entités encore méconnues soient la porte à d’autres Big Bangs, faisant naitre de nouveaux univers. Le serpent se mord la queue. On n’en sort décidément pas.

De quoi empêcher de dormir même le plus paisible et amorphe  des sages.

Comment contourner cet épineux problème ?

Quelqu’un d’utile

J’avais trouvé une solution acceptable. Puisqu’il est question d’éternité, restons dans le domaine de l’infini. Que se passe-t-il au moment de la mort ? Un écran noir ? Une lumière aveuglante ? Rien de tout cela ?

J’ai opté pour un long sommeil, comme un rêve. Une image se figerait dans ma conscience à la seconde même où mes molécules cérébrales cesseraient leur fonction. Une image infinie, annulant le temps. Comme dans un rêve qui nous semble s’étaler sur plusieurs heures et qui ne prend que quelques secondes de notre temps terrestre. La dilatation du temps.

Comme je confiais mes angoisses existentielles à une amie, je concluais en lui demandant si elle aussi avait de tels questionnements. Elle eut un sourire de commisération et elle me fit : je n’ai pas ce problème, puisque j’ai des enfants.

Je n’y avais pas pensé.

Il y a effectivement deux voies pour accéder à l’immortalité. Créer une œuvre artistique ou politique majeure qui perdurera par delà les siècles. Peu d’élus en ce domaine, nous l’avons vu. Une autre façon est de  sauvegarder l’espèce en se reproduisant. Le souvenir de notre mémoire s’effacera d’ici deux ou trois générations, lorsque nos petits enfants cesseront de penser à leur aïeul disparu, mais notre patrimoine génétique continuera à exister. Finalement, ce n’est guère éloigné d’une forme absolue de la métempsychose : tous les atomes qui constituent notre corps ne meurent pas, ils se transforment en d’autre chose. Je suis composé d’électrons ayant peut-être appartenus à Charlemagne, un mammouth ou encore une pierre. Nous sommes tous des poussières d’étoiles, cela ne fait aucun doute. Et le cycle continuera, indéfiniment.

Néanmoins, il y aura forcément une fin. On ne peut jamais faire confiance à ses descendants et il est probable qu’un jour ou l’autre, qu’un siècle ou l’autre, nos arrières petits enfants n’auront pas de descendance, mettant un point final à tant d’abnégation. Hou, les fils indignes ! Quoi qu’il en soit, puisque l’espèce humaine est vouée à la disparition,  comme toutes les espèces vivantes, et que, quand bien même, personne n’empêchera le soleil  de mourir, on en  revient au même point.

Il y aurait bien une autre solution, celle-ci à la portée de chacun. Vous n’avez même pas besoin de trouver le partenaire plus ou moins idéal afin de fonder une famille. Chacun possède en lui-même ce don inouï, commun tant aux riches qu’aux plus pauvres.

Puisque la vie est sans objet, sans but, dérisoire et futile et que seuls une poignée passera à la postérité (et pour quel résultat, au final ?), la seule issue possible pour accepter que cette vie existe plutôt que le néant, est de profiter.

Vivre l’instant présent.

Considérer chaque nouvelle journée comme étant la dernière en l’abordant, si on le peut, avec l’état d’esprit que ce soit la première.

Cet épicurisme, cet hédonisme semble trop égoïste ? Qui vous a dit que vivre l’instant présent devait être centré sur vous-mêmes ? Jouir de la vie, certes, mais aussi rendre les autres heureux. Trouver sa félicité personnelle dans la contemplation des beautés qui vous entoure mais surtout dans ce sentiment si puissant d’être quelqu’un d’utile. 

 

13  Mars,  attention les yeux!

Saint Thomas avait tort sur toute la ligne : nos sens nous mentent sans arrêt. Je ne parle même pas des intentions mauvaises que peuvent avoir les images lorsqu’elles sont détournées pour nous conditionner de la plus belle des façons.

Je me rappelle une publicité (parfois, rarement, ces petits clips se rapprochent plus de l’art que du commerce) d’un quotidien anglais. On y voit un homme courant à perdre haleine en pleine rue. Arrêt sur image. Texte : certains journaux ne vous donnent qu’une version des faits. La séquence reprend, en élargissant le plan. Cette fois, on voit qu’un policier poursuit l’individu qui change, d’emblée, de condition : de victime possible il devient probable coupable. Second arrêt sur image. Texte : d’autres quotidiens vous donnent une toute autre vision des faits. Le film se remet en mouvement et, cette fois, on assiste à la scène globalement, avec le recul nécessaire pour comprendre que l’on faisait fausse route à la fois dans l’un et l’autre premiers scenari.

Ne pas se fier à un seul sens, spécialement le plus utilisé dans le monde moderne : la vue. Toujours comparer, confronter, recouper, examiner. Ne jamais se laisser berner. Utiliser sa raison et son expérience (donc ses erreurs passées) pour déchiffrer chaque nouvel épisode de sa vie.

Mais ce n’est pas facile.

Exemple : le soleil et la lune, vus de la Terre, semblent tourner autour de nous.  Chacun des astres se lève et se couche après avoir formé une courbe dans le ciel. Nos seuls sens indiquent ce que l’humanité a cru la majeure partie de son existence, à savoir que nous sommes le centre de l’univers et que celui-ci nous tourne autour.

Pourtant nous tournons autour du soleil et la lune tourne autour de nous. Deux mouvements opposés qui, d’un point de vue (le notre en l’occurrence), semblent se confondre. Pour comprendre cela, il a fallut à l’homme plus que ses yeux. Il lui a fallut son entendement, sa conscience, sa raison.

Les miroirs aux alouettes ne reflètent qu’une vérité fausse sous des aspects authentiques.

Toujours se méfier des conclusions un peu trop hâtives ou des réponses trop simples, voire simplistes.

Dans Minority Report, dans un futur proche, on parvient à arrêter les criminels avant qu’ils ne passent à l’action, par un système de précognition. Cela semble une avancée majeure, définitive, pour assurer la sécurité de sociétés trop denses pour que les hommes continuent à y vivre humainement.

Cela ressemble à un idéal que beaucoup de décideurs politiques aimeraient voir se réaliser : une société sans crime. Dans un pays comme les Etats-Unis, où un meurtre est commis à chaque seconde (j’avance le chiffre sans aucune idée de sa réalité, mais je pense ne pas me tromper dans l’exagération), cela résonne encore plus vivement.

Il y a cependant une petite différence. Si petite mais immense d’un point de vue philosophique.

Dans ce système à priori parfait on condamne quelqu’un pour avoir l’idée d’assassiner, non pour l’assassinat lui-même. Et qui n’a jamais souhaité la mort de quelqu’un ? C’est un peu comme si on accusait quelqu’un d’outrage ou de diffamation, simplement parce qu’il a  pensé l’injure.

 

6  mars,  l'Empreinte humaine

Depuis que le vingt et unième siècle égrène ses jeunes années, on parle très souvent d’empreinte écologique. Pour une fois, j’aimerais attirer votre attention sur une autre empreinte, tout aussi vitale. L’empreinte humaine.

Pour commencer, munissez-vous d’une feuille de papier, mieux d’un cahier, car vous allez voir que ça risque vite fait de déborder des marges. Et commencez par lister toutes les personnes dont vous avez besoin.

A moins d’être paralytique ou souffrant d’un quelconque handicap, vous allez me répondre, un brin goguenard, que vous n’avez besoin de personne (et pas forcément juché sur une Harley).

En êtes-vous si sûr ?

Commençons par le commencement. Vous vous réveillez le matin au bruit strident de votre radio réveil, montre, téléphone mobile ou cet antique appareil qui vrille les tympans.  Prenons au plus simple : le mobile, cette petite plaquette qui tient dans la main et qui nous suit comme son ombre (ou bien serait-ce plutôt l’inverse ?).  Il a bien fallu  des personnes pour le concevoir, un gars qui en ait dessiné les contours, imaginé les contours. Toute une équipe de techniciens qui ont mis au point son fonctionnement. Des équipes d’ouvriers, même situés au bout du monde, disons en Asie du sud-est pour être précis, pour fabriquer les circuits imprimés, les assembler. Ces usines, il a fallu du personnel pour les construire. Il a fallu encore du monde pour fabriquer les poutres et les briques de ces susdites usines. Toute une armada de gens pour assurer le transport. Des douaniers, une armée de gratte-papier pour signer les autorisations diverses et obligatoires. Encore une batterie d’agents administratifs pour que tout soit en règle. Ensuite des vendeurs, des publicitaires pour que l’objet arrive chez vous et vous en vanter mes innombrables et incomparables mérites. Sans parler de ces voix anonymes des hot-line pour vous expliquer comment ça marche.

Tout ce processus qui met en branle un nombre infini de personnes se répète pour chaque objet que l’on utilise au moins une fois dans la journée, dans l’année, au cours de sa vie. J’ai oublié les mineurs qui extraient les matériaux rares, les conducteurs de pelleteuses, les routiers, les marins. Bref, on atteint quasiment toutes les couches de la population et sur tous les continents.

En manipulant ce petit objet, le téléphone mobile si indispensable à nos existences , vous faites en plus appel à des garnisons de techniciens qui pourvoient au bon fonctionnement des réseaux, des réparateurs, bref la logistique quoi.

Vous avez le tournis ? C’est normal. L’opération va se reproduire à chaque minute, à chaque seconde de votre journée, si simple et banale en apparence.

Vous montez dans votre voiture ou prenez le bus pour aller au travail : rebelote. Tout est lié. Dès que vous notez un nom : le conducteur de bus, par exemple, cela fait ricochet. Il lui a fallu d’autres personnes pour assurer sa formation et le processus s’étend à nouveau, sur d’autres personnes. Comme un satané virus qui se répand inexorablement.

Au moindre pied mis en dehors de chez vous, vous mettez en branle tout un monde, en réalité le monde entier. Même en y restant chez vous, à moins d’ignorer la télé, ne plus manger et se réfugier sous la couette. La couette ? Le tissu, les matériaux pour le fabriquer, les petites mains pour le coudre, etc, etc…

Ce n’est pas fini. Tout cela est bien, très bien. Mais comme tout n’est pas rose dans ce monde 2.0 et qu’il faut compter sur les dommages collatéraux, imaginez maintenant de la mort de combien de personne vous êtes responsable. Oui, vous avez bien lu. Vous êtes un criminel en puissance et qui s’ignore.

Exemple : dans votre portable, dans les batteries de votre voiture ou de vos panneaux solaires (car vous êtes quelqu’un de bien, écolo et tout ça), se trouve des minéraux rares, extraits possiblement dans des conditions limites. Allez consulter les rapports de décès prématurés dans les mines où sont extraites ces terres rares. Sans parler de la manipulation de substances chimiques, des risques d’empoisonnement, des risques tout court.

Tout ce que l’on utilise a demandé la plupart du temps du transport. Or, vous le savez bien, le risque zéro d’accident de la circulation n’existe pas encore. Et toc ! Par votre faute, vous avez fait subir un deuil à une famille qui n’y était pour rien, enfin pas plus que vous. Parce que, bien sûr, pour un chauffeur tué sur l’autoroute, il y a des dizaines de milliers de consommateurs qui profitent de sa cargaison.

Toutes ces personnes qui se suicident à cause de leurs trop éprouvantes conditions de travail et dont vous êtes un soupçon dépendant, la cause dilué dans la multitude, mais la cause quand même. Toutes ses maladies liées à la pollution, tous ces cancers, c’est un peu à cause de votre dernier 4x4 et ses rejets carboniques. Vous roulez à l’électrique ? Soit. Mais l’électricité est produite encore majoritairement dans des centrales à charbon dans le monde. En France ? Un bon tiers provient du nucléaire. Le risque existe et il est grand.

Alors, que faire ?  Se suicider tout de suite, avant de continuer à emmerder le monde ? Stop là : il vous faudra compter sur les pompes funèbres et encore tout un barda d’agents administratifs dont certains vivent très mal leur hiérarchie. On n’en sort pas.

Quelqu’un d’exceptionnel

J’ai pourtant la solution. Comme dans n’importe quel cas de petite dépression qui guette, de dénégation personnelle, de « personne ne m’aime » et « je suis nul ». Imaginez maintenant, sur le même cahier, tous les hasards et toutes les coïncidences qu’il a fallu au monde pour que vous puissiez être là. Le nombre de personnes entrant en jeu pour que vous puissiez simplement vous dire, tel un Descartes moderne : « j’existe ». Vos parents, bien évidemment. Mais tous leurs proches. Les circonstances de leur rencontre. Leurs choix. Leurs influences. On appelle cela l’environnement humain. Et multiplier tout cela par autant de générations antérieures.

Non, vraiment, vous êtes quelqu’un d’exceptionnel.

Qui emmerde certes le monde entier, mais exceptionnel tout de même.

 

27 Février - mon programme

 

En cette période pré-électorale où chacun y va de son programme pour l’avenir du pays. Quand je dis chacun, j’entends les français dans leur ensemble, pas seulement  les candidats déclarés. Au cœur de ces revendications, le boulot et l’argent.

La première grosse erreur a été de mélanger ces deux concepts, si étrangers l’un à l’autre.

Si j’avais à me présenter comme possible hôte de l’Elysée, j’entrevois déjà mon slogan : plus de travail = fin  du chômage, plus d’argent = fin de la pauvreté.

Et toc !

L’argent est à la base des inégalités. La plus visible.

L’inégalité de statut, d’intelligence, de religion ne se voit pas d’emblée. A part celle de peau, contre laquelle on ne peut rien (à part Michael Jackson), c’est bien l’argent qui crée ces frontières.

Comment résoudre cet épineux problème ?

Supprimer l’argent reste la meilleure manière, la plus radicale. Cependant cela est bien difficile à mettre en place dans un monde qui est basé sur cette monnaie d’échange depuis que l’homme  inventé le commerce. A moins de revenir à une autarcie et une indépendance de chacun, il sera très ardu de se passer de ce symbole.

Il est évident qu’à cette époque reculée où l’homme a commencé à penser à l’avenir en mettant du grain de côté, en faisant des provisions et en salant la viande d’auroch pour mieux la conserver, on a commencé à se spécialiser.

Jusque là, tout le monde effectuait grosso modo la même chose : on cueillait des baies, on déterrait des racines, on chassait le mammouth ou le bison. Bien sûr, les gringalets se contentaient de la cueillette quand les musclés rapportaient des quartiers de viande encore fumants. Première inégalité.

Ensuite, lorsqu’on s’est mis à la culture (celle des champs, pas celle des musées, pour ça il faudra attendre encore un peu  d’être assurée d’avoir le ventre plein), la spécialisation s’est généralisée et le troc devenait compliqué. J’imagine bien l’agacement du gaillard qui devait trimballer tout un bric à brac pour aller faire son marché.

Par ailleurs, la monnaie d’échange universelle que constitue l’argent n’est pas condamnable  en soi. C’est plutôt cette forme de spéculation sur l’argent qui pose problème.

Le fondement du capitalisme : le pouvoir des banques.

Quelques individus plus chanceux, plus malins, plus travailleurs amassèrent plus de bien. Tout ceci est parfait. A  chacun selon ses possibilités, son talent, son labeur. Très bien.

Jusqu’au jour où un nanti a proposé de prêter de l’argent en échange d’un remboursement avec intérêts.  Dès que l’on commence à faire travailler son argent plutôt que ses bras, il y a un souci.

L’expression populaire assure : être né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Et certains l’ont en or massif et même parfois  sertie de diamants. L’inégalité ne se fabrique pas, elle EST. Imaginez une course où pas un seul concurrent ne part de la même ligne.

Il y a pourtant un truc tout simple pour égaliser ce dangereux déséquilibre :  interdire l’héritage. On hérite de ses parents une quantité de choses, de valeurs, de notions, de tempérament, d’exemples. Pourquoi y ajouter des pièces d’or et un compte en banque ?

Si l’on remet les compteurs à zéro à chaque génération, cela permet à nouveau d’appliquer cette maxime : à chacun selon ses possibilités, son talent, son labeur.

J’irais même plus loin.  La collecte annuelle des impôts. Plutôt que de prélever une somme forfaitaire calculée on ne sait jamais bien comment  (dix pour cent sur chaque euro gagné serait plus équitable, non ? – cela inclurait bien  évidemment toutes les taxes perçues d’un point de vue inégalitaire au possible : le prix d’une baguette est le même qu’on soit au Rmi ou cadre sup), je propose une nouvelle fois de remettre les compteurs à zéro.

Premier Janvier, les étrennes. Hop, c’est reparti. Tous les concurrents sur la ligne de départ. Pas de privilège, pas d’handicap. Si tu t’es planté l’année passée, tu as encore toutes tes chances cette fois-ci. On efface l’ardoise. Pour celui qui a prospéré, rien ne change : s’il l’a fait une fois, il peut aisément recommencer, non ? A-t-il bénéficié d’un coup de chance ? Justement, on n’en veut pas de cette perfide alliée des inégalités avouées.

Là, on m’objectera  que, finalement, ça ne sert à rien de gagner de l’argent si c’est pour ne plus rien avoir l’année suivante.

Justement. C’est le but recherché.

Car, finalement, l’argent n’est qu’un moyen. Un outil qui permet de fabriquer et non une fin en soi. C’est une  brique, pas l’idéal.

Trouver d’autres motivations dans son labeur que celle, seule, d’amasser de l’argent.

Et on en vient au deuxième point sérieux de la discussion : le travail.

Pour bien comprendre le monde dans lequel on vit, il faut remonter à la source et comprendre d’où vient le mot même de travail.

Avant la révolution industrielle, dont les prémisses remontent  au XVIIème, quand on parlait de cette partie de notre vie qui consiste à s’activer en vue d’améliorer le bien commun, on ne parlait nullement de travail. On disait le métier ou le labeur, la besogne. Un menuisier, un tailleur, un boulanger exerçaient leur métier, c'est-à-dire une besogne qui nécessite un certain savoir-faire. Pour ceux qui n’avaient besoin que de l’aide de leurs bras, on parlait de labeur. Le travail était nécessairement physique dans un monde où 95% des gens étaient paysans.

Le travail c’était tout autre chose. Au moyen-âge, une époque où l’on ne se posait pas trop de questions sur les droits de l’homme, on s’amusait beaucoup à torturer pour un oui ou pour un non. Tout le monde connait le principe de la roue : on attache un péquenot sur une table et, par un système de vis, on écarte peu à peu les membres liés aux parties mobiles de l’engin.  Un de ces instruments particulièrement effroyables avait pour nom le travail. Du reste, on retrouve cette première acception lorsqu’on parle du travail du bois pour indiquer que celui-ci se déforme ou bien quand on dit que le paysan travaille la terre, c'est-à-dire qu’il la modifie.

Quand il fallut trouver un terme pour évoquer cette activité rébarbative, ennuyeuse et sans aucun intérêt qu’est de passer toute sa journée dans un atelier à répéter de la plus bête des façons le même geste, on ne trouva pas mieux que le terme travail. Car c’était  tout d’abord une torture mais ces gestes qui ne nécessitaient pas de réel vrai savoir-faire, répétés tant et tant de fois finissaient par déformer physiquement et moralement celui qui avait la malchance  d’être obligé de s’y adonner. On choisit un métier, jamais un travail.

Ceci posé demeure la question essentielle : pour qui travaille-t-on ?

Pour soi-même ? Possible, en de très rares occasions. Les artistes qui se révèlent par leur œuvre, qui en ont besoin pour vivre (et là je ne parle pas de gagner sa vie, mais bien d’une force qui nous dépasse – on ne peut pas vivre sans, autre définition de la passion). La plupart du temps, on travaille pour obtenir un salaire, donc c’est de l’argent dont on a besoin. Pas du travail.

Pour son patron, celui ou ceux qui nous emploient ? Là encore, il est davantage question d’argent que de travail. On fait gagner de l’argent (du reste, posez-vous  la question de combien vous faites gagner à votre entreprise plutôt que de combien vous lui coutez).

En réalité, chacun travaille pour les autres. Et ceux qui ne le font pas exercent des métiers inutiles, voire nuisibles (banques, publicité). Avant toute chose, chacun travaille pour son prochain. Un boulanger fabrique du pain pour ses clients, un prof distille du savoir aux plu jeunes, un ouvrier produit des  objets pour la communauté, un artiste divertit le spectateur. Partant de cette constatation, cela change tout. Savoir que toute activité est dirigée vers les autres induit une certaine responsabilité. Tout ce que nous faisons, nous le faisons pour d’autres personnes, ce qui revient à dire que tous les autres travaillent pour nous. Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse.

Il y a une obligation morale du travail bien fait.

Et une obligation humaine qu’il soit fait dans de bonnes conditions.

En écrivant ceci, je repense à cet agriculteur, cet entrepreneur agricole plus exactement, puisque à une certaine démesure on ne peut plus parler de paysan, qui ne mangeait pas ce qu’il produisait. Pas si bête.

Travailler dans de bonnes conditions en offrant le meilleur de soi-même pour les autres, cela ne s’appelle plus du travail, mais une activité, un labeur, un métier. 

J’aimerais donc que chacun occupe un métier pas un travail.

 

20 février : comment ça va?

Ca faisait longtemps que je ne m’étais pas emballé comme ça à la lecture d’un livre. Enthousiasmé est le bon mot.

Pourtant, il n’y a rien de joyeux dans le propos puisque le personnage central vit la mort de son meilleur ami. Mais il y a des situations graves écrites avec une légèreté de plume d’oisillon. Cela ne réduit en rien la force de l’émotion, cela la rehausse même d’une certaine façon tout comme les plus grands chagrins ne font pas verser de larmes.

Philippe Claudel possède cet art de l’écriture fluide,  « écrivant comme personne avec les mots de tout le monde » si cher à George Sand. On sort de ses romans revigoré, bousculé, peut-être la larme à l’œil mais avec une volonté de vivre inébranlable.

L’arbre du pays Toraja est presque un roman philosophique. Il nous amène à réfléchir sur notre propre existence, à se demander comment on réagirait dans telle out telle situation. C’est un roman qui distille du doute, un texte qui nous fait avancer et, peut-être, tend-il à nous rendre meilleur ?

Au détour d’une page, Claudel se demande pourquoi on utilise cette formule si souvent employée : « comment ça va ? »

Et là, j’ai repensé au nombre de fois où l’on emploie le verbe marcher. Dans le langage courant, tous les appareils ne fonctionnent pas, ils marchent. Pour ne rester que dans le domaine de la locomotion, je n’ai personnellement jamais vu d’automobile marcher. On peut rouler, voler, glisser, tomber, mais la marche est réservée aux animaux possédant au moins deux jambes et deux pieds.

Comment ça va ?

Comme s’il était besoin de toujours avancer, sinon on tombe. Si la marche est bien un déséquilibre constant, un pas en appelant forcément un autre, l’humain est parfaitement capable de se tenir debout, immobile – quoi que cette position n’est souhaitable à personne à long terme et c’est pour cette raison évidente que l’on a inventé la chaise, puis le fauteuil, enfin le canapé, le divan,  le sofa. Bref, l’humain, de nos jours, ne se tient plus debout ni même assis : il se vautre comme un ectoplasme. Si ce n’était que ça. Mais cet avachissement physique s’accompagne souvent  d’un amollissement moral.  On en vient à ne plus s’étonner de rien.

- Tu vas entrer dans un monde où tout le monde est blasé, plus personne n’est étonné. Alors, il va falloir que tu te forces à sembler toujours surpris. Parce que tu es souvent indifférent, apathique. C’est un défaut. Alors, si tu veux bien, on va faire un petit test tous les deux. Je vais te dire deux ou trois petites choses qui auront l’air ordinaires mais il faudra que tu aies l’air étonné.

- Ok.

- Tu vois, là je sens poindre déjà comme une désillusion, une apathie.

- Non, non, pas du tout.

- Ah, c’est mieux.  Bon, tu savais que Macron était de droite ?

- …

- Et voilà. Ca ne t’émeut pas le moins du monde. Ton œil reste lointain, effacé.

- Excusez-moi. Mais bon, c’est pas facile.

- Je sais bien. Il faut faire un effort.  Tu devrais prendre exemple sur un acteur avec qui j’ai joué il y a quelques années. Richard. Lui avait toujours l’air étonné.

(Petits conseils pour passer une bonne journée)

Noter le plus et le moins, mais en insistant sur le plus et en tentant de réparer le moins.

Noter ce que l’on a appris, toutes les premières fois que l’on a vécues.

Nos vies monotones semblent difficiles d’en tirer autre chose qu’une éternelle répétition. Justement, en se forçant à y trouver l’inédit, on le provoque. Il n’est pas plus aveugle que celui qui refuse de voir.

Enfin, savoir qu’une journée sans rire ni danser est une journée perdue. J’ajouterais qu’une journée sans câlin est comme une journée sans soleil.

 

12 février,  Dialogue de sourds

 

Entre ce que l’on veut dire et ce que l’on dit, entre notre pensée, si pure et circonstanciée soit elle, et les mots qui sortent de notre bouche, il y a un décalage, parfois un gouffre.

Notre interlocuteur les entend et les compare avec son propre système de valeurs, issues de son expérience et ses propres définitions, pas forcément très justes. Il interprète.

Bien difficile, dans ces conditions, d’arriver à se comprendre.

Il est établi que chacun d’entre nous possède son propre système d’apprentissage. Certains privilégient le facteur humain : ils ont besoin de contact direct pour qu’une information pénètre dans leur cerveau. D’autres sont plus logiques, exigent une explication rationnelle. Il existe une catégorie qui ne peut ingurgiter un savoir qu’en le répétant tant et plus alors que d’autres demandent d’y adjoindre de l’émotion.

Tous ces schémas s’appliquent non seulement à celui ou celle qui fournit le savoir, mais également à celui ou celle qui le reçoit. Cinq ou six façons différentes d’aborder une information à partager, cela donne une si grande quantité de possibilités qu’il est rare que deux personnes puissent s’accorder. Imaginez un peu le casse tête de l’éducation, de l’enseignement, dans une classe de trente élèves. L’idéal serait d’un précepteur par élève et encore faut-il le choisir en adéquation avec comment l’élève entend apprendre.

Le problème se posera d’autant plus que les élèves sont jeunes, tous encore différents face au flot d’informations qu’ils reçoivent, à ce moment de leur vie où le savoir est le plus déterminant et la faculté d’apprendre la plus intense puisque la connaissance s’imprime sur un terrain vierge.

Plus l’élève gravit les échelons, plus une sélection s’opère : il est bien noté non en raison de son intelligence ou de sa volonté d’apprendre, de ses capacités cognitives et de ses aptitudes, mais parce qu’il entend et comprend ce que le professeur lui dit. L’un et l’autre partagent le même schéma de partage de connaissances, ils sont sur la même longueur d’onde.

Combien de parents s’étonnent de constater que cette maitresse là ou ce professeur ci conviennent mieux à leur rejeton. « Il apprend bien mieux depuis qu’il a monsieur Durand comme prof ».

Au fur et à mesure que l’enfant progresse dans ce système, il se conforme, de gré ou de force, à ce que l’on attend de lui : ainsi, quand il commence des études supérieures, il « parle » et « comprend » le langage de ses précepteurs. Une classe de troisième année de médecine parle et partage les mêmes concepts d’apprentissage. L’écrémage par la manière.

Il est donc si difficile de parvenir à se comprendre vraiment que nous ne devons pas être surpris par ces couples, si amoureux au début de leur passion, tellement fusionnels, maintenant ne partageant plus que la banalité du quotidien, n’échangeant quasiment plus aucune parole censée.

Cela explique aussi pourquoi les conversations ordinaires se cantonnent à parler de la pluie et du beau temps. On n’a pas besoin de grande précision ni de subtilité, on se comprend parfaitement.

 

 

 

 

6 février 2022 : Les 10% du cerveau

Une légende urbaine prétend que l’humain n’utilise seulement que dix pour cent (10%) des capacités de son cerveau et là je ne parle que d’un humain lambda, situé idéalement  à mi chemin entre Albert Einstein et Frank Ribéry.

Si l’on prend en compte les prouesses de certains comédiens, capables de retenir une pièce entière de Shakespeare par coeur, si l’on  considère ces champions de la mémoire devenus des as au scrabble ou aux mots croisés, si l’on évoque celui qui, ayant lu une page peut la réciter à la virgule près, si l’on estime toutes ces têtes bien remplies pouvant jongler avec les concepts les plus abstraits, résoudre des équations de plusieurs degrés à inconnues multiples, sans parler bien sûr des prouesses astronomiques de quelques autistes, variant Asperger…

Si l’on additionne tous ces exploits cognitifs, force est de constater qu’on a de la marge et que l’on n’utilise vraiment qu’une infime partie de ce précieux trésor qu’est notre cerveau. Pourquoi pas, avoisiner les neuf dixièmes ?

Car, physiologiquement parlant, le cerveau d’Einstein et le mien apparaissent semblables. Même capacité, même volume, mêmes cellules, mêmes neurones, mêmes vaisseaux sanguins pour l’irriguer. Ce n’est que la manière de l’utiliser qui diffère. Après tout, je n’utilise pas un autre alphabet que celui qui a       permis à Victor Hugo de nous régaler des plus belles pages de la littérature, ce sont les mêmes couleurs de base (bleu, jaune, rouge) que je partage dans mes barbouillages avec celles des toiles de maître intemporelles.

Nous avons donc tous, dans notre garage cérébral, une Ferrari de quatre cents chevaux, prête à l’emploi. Ne reste plus qu’à en maîtriser la conduite, disons le pilotage (car si l’on conduit une Peugeot, on pilote un bolide).

J’irai plus loin.

Les auteurs de science fiction aiment illustrer l’intelligence suprême en mettant en scène des surhommes capables de déplacer des objets par leur seule pensée ou bien d’influencer leurs congénères en les fixant intensément de leur regard supérieur. Cela dit, concernant l’influence, il n’est pas besoin de développer des capacités hors normes dans notre cerveau : il suffit de constater les dégâts que certains pervers narcissiques peuvent déclencher chez des individus à la personnalité fragile.

Je n’ai pas encore vu une autre performance bien plus utile dans les récits d’anticipation : la capacité que notre cerveau pourrait avoir à nous guérir, à réparer les désordres du corps.

Il sait pourtant déclencher une riposte face à un virus en mettant en action notre système immunitaire (fièvre) ou lutter contre un empoisonnement en provoquant un vomissement, une nausée. Notre pouls s’accorde avec l’effort demandé, la sudation refroidit toute la machine pour éviter la surchauffe du système. Et quantité d’autres choses encore.

Alors, pourquoi ne pas imaginer que notre cerveau, utilisé à pleine capacité, puisse agir sur nos propres gênes, à la manière de ces vaccins nouvelle génération, dits à message ARN. Pourquoi ne pas croire que le cerveau soit, un jour, à même de coder des protéines pour accélérer la guérison d’une blessure, stopper une hémorragie, assouplir tendons et articulations, reléguant à de vieux souvenirs tous les problèmes de rhumatismes et d’arthrose ?

Ne serait-il pas possible qu’il agisse directement sur les cellules cancéreuses, stoppant leur développement dans l’œuf ?  Qu’il régule le taux de glycémie et de cholestérol, lançant de vrais bons signaux à notre régime alimentaire : hé là, les gars, va falloir peut-être y aller plus doucement sur la tartiflette, le Nutella et les bonbecs.

Qu’il puisse coder les bons gênes afin de ressouder des os cassés, les reconstruire même comme la queue du lézard qui repousse une fois mutilée. Qu’il soit capable de  réparer des pathologies avant qu’elles de deviennent de vrais problèmes que même les meilleurs docteurs et hôpitaux ne peuvent rien contre.

Oui, pourquoi ne pas désactiver ce fameux gêne responsable du vieillissement ?

Tout cela serait alors possible si nous utilisions réellement 100% de nos capacités cognitives.

Mais nous les utilisons peut-être déjà, ces capacités.

Partant du fait que quelques millions d’années d’évolution ne s’embarrassent pas de gadgets inutiles (l’humain s’est débarrassé de sa queue, pas très adapté en dehors du crapahutage sylvicole, a laissé derrière lui sa fourrure depuis l’invention des vêtements – à part Demis Roussos, bien entendu – et ne va pas tarder à virer les quelques molaires qui ne servent à rien dès lors qu’il s’agit ne de plus dévorer de viande crue).

Si la nature a horreur du vide, elle ne s’alourdit jamais d’inutilité. Tout ce qu’on possède peut et doit servir à quelque chose. Spécialement cet organe si avide en énergie qu’est notre cerveau. Pourquoi dépenser tant d’énergie pour alimenter une fonction qui ne tournerait qu’à 10% de son potentiel. Il n’est pas besoin d’investir dans une Ferrari 400 chevaux pour se trainer  dans les embouteillages parisiens.

Face à cette évidence de l’évolution avec le plus grand E imaginable, toutes les billevesées scientifico-cérébrales ne valent pas grand chose. Force est de se rendre à l’évidence, ces 10% ne sont qu’une légende. Une belle légende urbaine moderne, alimentant de la plus jolie façon les discussions des dîners à la mode et remplissant les pages des meilleurs romans d’anticipation.

Oui, mais voilà, il y a le rêve.

Et ça change tout, mon bon Monsieur.

Lorsque nous rêvons, notre cerveau écrit le scénario le plus délirant possible que même Tim Burton peut s’aligner avec son imagination débordante, mais il conçoit en même temps tout l’environnement du rêve, comme l’architecte et le décorateur en chef du milieu dans lequel nous évoluons. Il imagine les autres personnes, impose les dialogues, parfois même nous envoie des signaux qu’il nous semble provenir d’autres que nous mêmes. Toutes ces trouvailles découvertes dans nos rêves sont le fait de notre seul cerveau. Personne n’a encore put s’immiscer dans notre cérébral sommeil pour y infuser des idées étrangères à notre propre moi. Un dialogue entre nous et notre subconscient. Et je ne parle pas des prémonitions.

Et nous rêvons chaque nuit. Pendant plusieurs minutes, qui elles-mêmes correspondent à un temps bien plus long – les images déroulées pendant notre sommeil n’ont que faire du ratio  des 24 images à la seconde que l’œil peut percevoir pour avoir une idée du mouvement.

Vous n’avez pas idée de tout ce que cela demande en capacités de calcul. Notre processeur est une bête. Alors qu’on n’aille pas me faire croire que nos capacités cérébrales lors de la veille soient capables d’égaler notre potentiel nocturne.

Rêvons !

 

 

30 janvier 2022 : Les  7 derniers jours de ma vie

Je viens de refermer un bouquin de Gilles Legardinier. 

Une chance sur un milliard. Parce que le héros est un statisticien, matheux inné  jonglant avec les probabilités pour vendre un meilleur avenir aux compagnies d’assurance.

Mais comme personne n’est parfait, voilà qu’il apprend, du haut de sa petite trentaine, qu’il ne lui reste plus qu’un an à vivre. « Dix ans, ça vous écorcherait la gueule » braillait Coluche dans le sketch où son personnage apprend pareille fatalité.

Je me suis alors souvenu d’un film de Jean Becker où Albert Dupontel vit ses derniers instants (deux jours à tuer) et devient délicieusement odieux à ses proches… Pour qu’ils le regrettent moins, une foi diparu.

Avant la page 50, je savais comment ça allait finir. Pas difficile. « Les gens, ce qu’ils aiment bien c’est quand ça finit bien » (Pierre Pelot – un été en pente douce). Surtout chez Legardinier.

Tout faux.

Ouais, le mec, y meurt à la fin, désolé (Oups ! Mais non, je l’ai pas dit).

Alors j’ai eu l’idée de l’écrire, moi, le roman que j’imaginais à la place.

Imaginons un gaillard obscur, à la vie d’une banalité affligeante, tout juste dans la moyenne : ni trop beau ni trop laid, pas riche sans être pauvre, un métier commun comme il en existe des milliers, une histoire d’amour sans histoire, des idées ordinaires, empruntées essentiellement à l’air du temps.

Parvenu à la moitié de sa vie, on lui assène le coup de grâce : un dérèglement génétique peu commun ne lui accorde qu’une semaine d’existence. Pas de douleur, pas de dégénérescence, exceptée peut-être les dernières heures. Un compte à rebours inexorable. Une bombe à retardement dont le décompte cliquette comme une horloge fatale. La pendule de la vie et de la mort.

Si on vous apprenait ça, quelle serait votre réaction ?

Voilà, un gars en blouse blanche vous assomme avec quelques précisions médicales incompréhensibles pour qui n’a pas étudié pendant sept ans le corps humain et ses faiblesses, saupoudrés de mots inconnus, aux racines latines et grecques, qu’il tente de synomiser avec une moue de dédain. Il vous reste un an, un mois, une semaine.

Grosso modo, trois réactions sont possibles.

  1. L’abattement, assorti d’une dépression. Bon, une semaine, ça passe vite somme toute.
  2. Se battre. Dès le lendemain, direction la meilleure clinique du coin, examens, prises de sang, médication, chimie, rayons, positiver surtout. Ok, on peut gagner un ou deux jours.
  3. Puisque les dés sont jetés, autant en profiter au max. Une semaine, vous avez dit ? Bon, ça laisse sept jours entiers pour en profiter. Et pas question de dormir. On se reposera après.

Nul doute qu’une large majorité va choisir la troisième solution, allez ne dites pas non !

Seulement, quelles seront vos priorités ?

Rattraper le temps perdu en voyageant, un, deux tours du monde ? Jouir de ses sens une dernière fois. Baise, alcool, drogues. A quoi bon épargner ou protéger un corps et un esprit qui n’ont plus qu’une semaine à vivre ?  Un brin égoïste, non ?

Pourquoi ne pas utiliser ces derniers instants à faire le bonheur autour de soi ?

A commencer par ses proches, sa famille, ses amis.

Pardonner de vieilles querelles, résoudre quelques problèmes enlisés dans les habitudes d’une vie que l’on croyait éternelle, du moins quelques décennies de plus. Léguer son plan d’épargne logement à ceux et celles à qui cela profitera bien plus qu’aux limbes de la mort annoncée. Renouer des liens distendus. Revoir des visages oubliés. Putain, sept jours c’est trop court.

Et voilà l’ultime journée. La dernière sur le calendrier de la vie du quidam. Votre dernier lever de soleil, si tant est que les nuages ne contra    rient pas ce final absolu. La der des der.

Et, là, coup de théâtre !

Ben oui, c’est un roman, c’est une histoire je vous dis. Ca ne ce passe pas comme ça dans la vie. Mais à quoi bon écrire la vie ? La vie, ça se vit ma bonne dame.

En fait, on révèle le pot aux roses au personnage principal. Tout ça n’est qu’une arnaque montée de toute pièce par celui (ou celle) qui ne lui veut que bien : changer de vie et…

Vivre le reste de sa vie comme si c’était le dernier jour.

21 novembre,

La question de Dieu

 Aperçu de mes récentes lectures :

Bien naïvement, je pensais que les philosophes, dans leur immense majorité, avaient pris leurs distances vis-à-vis de la religion. Philosopher étant  l’art de se poser des questions tandis que la religion est le commerce de donner des réponses.

Bien sûr, je savais vaguement que Pascal avait fait son pari (« à tout prendre, il vaut mieux croire en Dieu, on ne sait jamais ») et, là, je découvre que Descartes, le même qui a annoncé fièrement « je pense, donc j’existe » soutient l’existence bien réelle d’un être tout-puissant, à l’origine de tout, étant la cause de tout.

A ce moment, je me rends compte que ni Pascal, ni Descartes n’ont parlé de religion. Seulement de Dieu. Seule la religion est politique, s’entend : qui se mêle de la chose publique. Dieu est une affaire privée, intime. Mais, pour commencer, c’est quoi ? Dieu ?

Infini et cause de toute pensée (« l’idée de Dieu dans le cerveau d’un homme  ne peut avoir pour cause que Dieu lui-même »), Il est la Perfection ou, en d’autres termes, la Vérité.

La beauté d’un visage de femme

Mais la perfection, qu’est-ce que c’est chiant ! La perfection, c’est l’aboutissement. Après, il n’y a plus rien. La mort est une perfection. L’équilibre parfait.

La beauté d’un visage de femme ne provient pas de proportions idéales, de traits irréprochables. La beauté n’est pas une affaire de mathématiques, elle ne se résout pas par une équation. Ce qui émeut, qui bouleverse, dans la beauté, c’est justement le petit défaut qui rompt l’équilibre. Un soupçon en plus, un brin en moins. Justement : la différence entre la beauté et la divinité.

Donc Dieu ne serait pas perfection. Il est partout et nulle part, infini et impalpable. Si Dieu est en chacun de nous, même contre notre propre volonté, il doit être aussi dans chaque être vivant, chaque cellule, chaque atome.

Dieu est une particule élémentaire.

Du corps et de l’esprit

Je me suis rendu compte depuis pas mal de temps que ce qui différencie les croyants des impies était le constat qu’eux font en ce que la conscience/l’âme/l’esprit (cochez la case qui vous convient) est indépendante du corps.

Or le corps n’a besoin que de son environnement  naturel pour survivre : un peu d’oxygène, de l’eau, un peu de nourriture.  Mais la conscience est intimement liée au corps. Elle est de chair, n’en déplaise aux grands penseurs que l’on lit cinq cents ans encore après leur mort.

Sans corps, l’âme ne survit pas. Tandis que le corps continue de (sur)vivre sans entendement. Il y a des exemples plein les lits d’hôpitaux et aussi dans les Ephad. On parle de légumes. On me réfutera que le simple fait de respirer, nos battements cardiaques sont régit par le cerveau. Le cerveau, oui. La conscience, non. Cela relève du réflexe, de la génétique. Est-ce qu’un ver de terre, un protozoaire  a conscience de lui-même ? Pourtant il se reproduit, il existe.

Télécharger la conscience

La conscience ne survit pas à l’absence d’un corps. Elle n’existe pas sans lui. On n’a, à mon humble connaissance, pas encore réussi à télécharger la conscience sur disque dur. Et quand bien même. Un ordinateur est-il capable de « penser » ? Je pense (donc, je suis Moi) que l’intelligence artificielle (A.I. en anglais)  n’est que calculs et probabilités poussés à l’extrême. Un automate peut ressembler à une créature, il en possède les mouvements, l’apparence mais pas l’essence. L’A.I est comme la quadrature du cercle : on peut juxtaposer une infinie de lignes droites, on n’obtiendra jamais un cercle. Juste une copie, même pas une copie : une approximation.

Les logarithmes se contentent de déduire. Ils sont capables de traiter peut-être davantage d’information que le cerveau humain (cela reste à prouver toutefois), de calculer plus et plus vite, mais en aucune façon ils sont capables d’émettre une idée, de former une pensée originale. A partir de rien. De rien ? 

Mon nouvel ami Descartes me rétorquerait que ce rien n’existe pas. Que ce que j’appelle sans savoir un rien n’est autre que Dieu. Que nos plus belles pensées sont inspirées par lui. Et nos pires, alors ? Dieu serait-il ambivalent ? Ou bien, un être à deux faces, le yin et le yang, Dieu et le Diable. Mais de cela Descartes ne parle pas.

Un savoureux gâteau

En revanche, si je tente de lui expliquer que mes pensées viennent de mon expérience, de mes sens, de mon entourage, que j’en fais un mélange comme dans un gâteau, la farine, les œufs, le beurre et le sucre forment les composants d’une chose inédite où l’on ne pourra pas y retrouver, ni par la vue, ni par le goût, ni par le toucher, à peine par l’odorat et, peut-être, pour certains seulement, par le goût les composants originaux, il me répondra que tous ces ingrédients portaient la cause de Dieu en eux-mêmes et que, sans le savoir, je suis baigné dans l’idée de Dieu. Je serais donc le Monsieur Jourdain de la pensée.

Poussières d’étoiles

Mais, admettons que tous les ingrédients qui me permettent d’élaborer une pensée que je pense originale, inédite et unique, soient de la main, heu, de la pensée de Dieu, ce que je produis, moi, ne l’est que par ma conscience propre.

Nous sommes tous et toutes des poussières d’étoiles. Les mêmes atomes, arrangés de différentes façons, peuvent former soit une montagne, soit un océan, soit une planète, soit un canard, soit un être doté de conscience. Est-ce pour cela qu’une montagne, qu’océan, qu’un singe sont exactement les mêmes choses ? Nous sommes tous et toutes uniques au monde. Nos empreintes digitales sont comme notre cerveau : il n’en existe pas deux pareilles. Et, puisque rien ne se perd, rien ne se crée, tout change, j’avancerais plutôt que s’il y a bien quelque chose qui est éternel, c’est bien notre corps, pas notre esprit. Nos atomes, une fois venu le jour de  notre mort (le plus tard possible et jouissant de la meilleure santé possible) se recombineront pour former un autre gâteau… En revanche, la métempsychose de l’esprit, je ne sais…

Alors, monsieur Descartes, j’attends vos arguments.

 

7 novembre,

La réforme des retraites

Les pays scandinaves se posent en exemple en ce qui concerne la protection sociale. Ils sont régulièrement désignés comme une excellence en matière d’assurance maladie et de régime de retraite. Cependant, ce modèle doit avoir quelques négligences. Ainsi les quatre plus grosses fortunes du pays se retrouvent obligées, à plus de soixante dix ans, de retourner au charbon pour arrondir leur quotidien.

Oui, le mythique groupe Abba est de retour, quarante après. Alors disons-le tout net : ce n’est pas par amour de la pop music. On a connu le duo compositeur plus inspiré, ça sent non pas le réchauffé mais le fade des plats industriels sous vide. Je comprends que les compositions étaient limitées par le filet de voix qu’il reste à Anna Frid et Agnetha, ne pouvant plus monter dans les aigus comme à leur grande époque (elles ont peut-être contracté le Covid, va savoir).

On ira me rétorquer, non sans raison, qu’en 2021 on ne compose plus comme en 1974 ; les chansons ont changé, la technique n’a plus rien à voir, les styles musicaux ont évolués. A cela, je réponds par une simple chanson, celle des californiens Music Go Music, sortie en 2008 (light of love) qui possède cette magie du groupe suédois indémodable.

Honnêtement, je vois mal le quatuor avoir dilapidé un trésor accumulé en dix ans de succès sans interruption : les seuls droits de diffusion d’une bonne trentaine de tubes suffisent à leur accorder une manne quotidienne digne de Crésus. Ne reste donc plus que la nostalgie des jours enfuis.

Il ne faudrait jamais vieillir.

Question de style

Autre différence notable, d’après les vidéos de leur reformation qui courent sur Youtube : côté vestimentaire, on est loin des outrages au bon goût des seventies. Car Abba, ce n’était pas que des mélodies entendues une seule fois et que l’on retient toute sa vie. Les tenues de scène valaient leur pesant de notes.

Toute une époque.

Il se trouve, par un hasard qui sait jouer les meilleurs scénaristes, que les White Plains viennent de sortir une compilation de leurs œuvres. Les White quoi vont riposter les moins de trente ans. Et les autres aussi. Moi le premier. Car, il n’y a pas dix jours, ce groupe anglais m’était tout simplement inconnu.

Entre 1970 et 1978, c'est-à-dire entre les remous de l’après 68 et le style psychédélique qui l’accompagnait et l’avènement du Disco, nous avons connu l’âge d’or des années variétoche. Des chansons aux refrains évidents, interprétées par de jolies voix et dont le thème tournait insensiblement autour de l’amouuuur, y compris les plus élégantes d’entre elles : j’ai encore rêvé d’elle, fille du vent, le téléphone pleure, l’été indien… Quand un chanteur à minette venait parader chez Guy Lux, il arborait une chemise col pelle à tarte dont les extrémités venaient caresser les épaules rehaussées par une veste galbée, souvent blanche (voir Joe Dassin) et un pantalon pat’def, entendez « patte d’éléphant » puisque si jusqu’au genou, le tissu moulait si bien qu’on pouvait « y deviner la religion » (Elie Semoun), au niveau des chevilles il s’évasait comme un pied de pachyderme. Ajouter à cela un gros ceinturon et un médaillon sur la poitrine (quand j’étais chanteur) reposant sur le tapis d’une poitrine velue. Les couleurs n’étaient pas en reste. On mariait allégrement l’orange vif et le vert pomme, le bleu turquoise et le rouge sang, le rose bonbon et le jaune canari. Toute une époque.

Il faut savoir que la France n’était pas la seule à être tombée dans ces délires sans retenue, autant du point de vue des refrains (la la la, lorsque le parolier était à bout) que des tenues vestimentaires. Les anglais n’avaient aucune leçon à recevoir de personne. Quiconque a déambulé dans le Londres du début des années 70 doit se souvenir de belles rencontres. Souvenir peut-être effacé par la déferlante punk qui a permis tous les débordements ostentatoires, tant au niveau des habits que des coupes de cheveux. Au moins, dans  ces insouciantes années d’après le joli mois de mai, le port du brushing était de rigueur. Les cheveux s’étaient sensiblement allongé en de raides tiges tombant au milieu du dos (je parle là autant pour les filles que les garçons) en ce qui concerne les hippies ou encore en un volume ondulé flattant les épaules (Michel Sardou, la maladie d’amour, 1973).

Bref, chez les britons, un courant musical habillement installé entre un pseudo hard rock et une jolie variétoche, nommé Glam Rock, inondait  les ondes et les écrans. Là, c’était une vraie débauche d’accoutrements délirants. Plus c’était grotesque, plus ça passait. T.Rex et Slade, Gary Glitter sont des exemples (à ne pas suivre).

A côté de ça, les Bay City Rollers, les Rubettes, the Sweet, First Class, Wizzard, Middle of the Road et, donc, les White Plains.

 

 

3 novembre,

Ayant passé un début d’automne à découvrir les secrets de l’univers par le truchement de douze cours prodigués par l’astrophysicien Aurélien Barrau, professeur de cosmologie à l’université de Grenoble, qui a eu cette gentillesse de laisser filmer ses interventions (disponibles sur youtube – tapez univers, Barrau : vous y êtes), je m’attendais à voir ces théories en images, grâce au film de James Gray Ad Astra.

Bon, pour ceux dont les soporifiques cours de latin n’ont laissé aucune strate, Ad Astra se traduit par « vers les étoiles » ou, plus joliment, « to the stars ». Oui, je sais, parfois la langue de Shakespeare est plus musicale quand celle de Molière est plus belle. Juste répartition des choses.

Donc, Ad Astra, porté par le lumineux Brad Pitt, ça devait être une ode au cosmos, avec de larges plans sur la galaxie, les étoiles formant de formidables dessins, des planètes en orbite, des satellites qui jouent avec les rayons solaires, le tout dans ce silence  propre aux grands espaces, tout juste agrémenté de nappes de violons (Mahler, Debussy, Fauré, surtout pas Tchaïkovsky). Perdu.

Rien de toute cette espérance dans ce Lexomil ® du Dimanche soir. Que de bâillements en deux heures pendant lesquelles un type, genre superhéro des temps modernes, bien loin de la sculpture physique du délivreur de Troie mais dont la force est toute mentale, part à la recherche de son père, évanoui aux confins du système solaire.

Comme soporifique, il y a mieux et c’était même diffusé dès le lendemain par Arte.

Mort à Venise. Le chef d’œuvre de Visconti ? Tu parles. De longs plans de Venise, sa plage (y’a une plage à Venise ? je croyais que tout était bétonné… ou inondé, selon le point de vue), bref ce que Ad Astra a raté est bien présent chez le maestro. Mais quel ennui ! Ca n’a pas loupé, avant 22h, j’étais au pays des songes.

Hier soir, pas de risque. Je termine à l’arrachée l’éthique à Nicomaque d’Aristote. J’avoue que j’ai un peu décroché à certains moments, mais pas à cause du sommeil… juste de mes limites intellectuelles. Cela dit, quelques très belles pages sur l’amitié. A lire absolument, c’est le chapitre 9.

C’est la période des citrouilles. Avant, on les voyait désolées dans un champ détrempé par les pluies d’automne, aujourd’hui elles ornent fièrement les fenêtres et les jolis jardins pour le 31 Octobre. Signe des temps ? Ou simple action commerciale ? Ce n’était surement pas la trêve des confiseurs ce weekend… ni celle des fleuristes du reste.

Bref, les groupes de pop rock se sont donc trompés de plante puisque, quasiment en même temps, deux albums portant le même titre sortent sur le net (de mon temps on disait « sortent dans les bacs », comprenez les bacs où dormaient les merveilleux vinyles chez le disquaire – chez le quoi ?). Les premiers sont des ricains de Kansas City qui, tout le monde le sait, se trouve au… eh bien non, justement, c’est dans le Missouri ! Les seconds viennent de Vancouver, la patrie de la pop en cette deuxième année de Covid, mais j’y reviendrai.

Dandelion. Comme ça, ça ressemble à un pseudonyme mythologique ou encore un héros de légende scandinave, chevalier téméraire sur son destrier ébène, bardé d’une armure et brandissant son épée millénaire… Pas du tout, les amis. Dandelion, ça veut tout simplement dire pissenlit. Et c’est un peu logique, en ces moments de Toussaint.

Oui : manger les pissenlits par la racine, enfin !